Théo-politique de la neige (1) : comme un désir bucolique...

20 janvier sur Médiapart

Je sors ce dimanche matin alors que la neige a enfin recouvert Paris. Je vais présider le culte de La Maison Verte. Le silence est quasi-total. Seulement le bruit indéfinissable des fines paillettes de neige qui continuent à l'épaissir. Il n'y a personne dans ma cité de la Grange-aux-belles. Je rejoins la place du Colonel Fabien. Quasiment pas de voiture, les rares roulent au pas. On n'arrive plus à distinguer entre les trottoirs et la chaussée. La ville a comme une autre allure. A plusieurs reprises je m'arrête. Je sens un truc bizarre. Là où je suis si souvent, j'ai l'impression d'être ailleurs. Comme transporté dans une autre dimension du même endroit.

Je pense à ces films catastrophes où l'on reconnaît Paris, New-York, mais ensevelis par de l'eau après un déluge ou des cendres (blanches) après une catastrophe nucléaire. Mais ça ne colle pas, car c'est calme, agréable, tranquille, doux. Pas l'angoisse des films post-apocalyptiques. Ça y est, j'ai pigé. Je suis dans une de ces utopies écolos des années 70 que j'aime tant.

brice_lalonde.jpgDans l'affiche, qui trône dans notre salon, de la législatives de 1976 où se présentèrent René Dumont et Brice Lalonde (merci Couss pour le cadeau !), on reconnaît les rues de Paris, la Seine, le quartier de Beaubourg mais transformés par un autre désir : des jardins partagés, des éoliennes, des ateliers de vélos, Paris-plage avant l'heure (et on se baigne dans la Seine !), etc.

Je pense à une autre affiche. L'hommage à cette utopie de 1976 que nous avions produite avec le dessinateur Philippe Coussonneau pour la campagne de Véronique Dubarry et des Verts 10e en 2001 : la porte Saint Martin transformée en scène de Théâtre, de la planche à voile et de l'aqua-ski (Jésuski !) sur le canal St Martin, plus de locos diesel à Gare de l'Est...

Et surtout, je suis dans l'An 01, ce film de Doillon inspirée d'une bédé de Gébé initialement publiée au début des années 70 dans Charlie-Hebdo. Fatigués de l'absurdité de l'existence boulot-béton-bagnole, tout le monde décide : « on arrête tout, on réfléchit et c'est pas triste ». Et ils arrêtent tout. Plus de voiture, on ne va plus bosser, on jette les clefs des maisons... Et on habite la ville différemment. Les poubelles deviennent des grandes oreilles dans lesquels on dit les idées qui passent par la tête - « je crois que je vais dire une connerie. Bon, je la dis quand même » - pour les partager avec tous. On défonce les trottoirs pour y faire pousser des carottes...__l_an_01___le_non_reveil__.jpg

Ce matin, ma ville ressemble un peu à ça. Les rues quasi sans voitures sont pour les enfants qui font des batailles de boules de neiges. Des parents font de la luge avec des tout petits enfants enfin libérés de leurs poussette. Un homme descend à ski les contreforts de Montmartre ! Tout le monde est prudent dans la marche, chacun fait attention à ce que l'autre ne tombe pas... Des sourirs sur tous les visages.

J'ai l'impression que les gens aiment ça. Comme une envie d'aller moins vite, de jouer, de retrouver ses six ans dans une bataille de boule de neige. Une envie d'An 01, un avant goût du Royaume...

Naïf, cul-cul, bucolique ? Oh oui ! En réponse à la déclaration de politique général de Lionel Jospin en 1997 qui annonçait la fermeture de Superphénix, du Canal Rhin-Rhône, un moratoire sur les autoroutes, Michel Séguin s'en prenait à ses alliés de « la mouvance bucolique. Vous pouvez pourtant vous rassurer : le temps viendra vite où l’autre aile de votre majorité leur fera savoir qu’il est un son encore plus insupportable que celui des avions qui décollent ou des voitures qui roulent, c’est le silence pesant des usines et des chantiers qui, si on les suivait, pourraient ne plus ouvrir. »

Ce matin, je sentais bien du monde dans une mouvance bucolique...

Théopolitique de la neige (2): la boule de neige, prisme de nos guerres et nos luttes

Samedi, j'avais prévenu Maël : ce serait sans pitié. Il a 10 ans ans, c'est un de mes voisins du dessus ; j'en ai 42. Mais dans une bataille de boules de neige, ça ne compte plus. La bataille de boules de neige, c'est un moment de renversement, comme le mardi-gras, qui nous parle de nos guerres et luttes sociales. Comme un envers, nous rappellant le pire comme le meilleur de nos façons de lutter.

Dimanche après midi, ce fut sans pitié. Prêt à faire subir le pire à l'autre : écraser la boule sur le visage, la mélanger aux chevelures qui ont perdu leur bonnet, renverser l'autre par- terre et le rouler dans la neige... Ça nous dit, qu'à l'inverse dans nos luttes, heureusement, on ne peut pas tout faire subir à l'autre. Il y a des limites : de la loi et du respect de l'autre.

Dimanche après midi, ce fut sans morale. Arriver par derrière. Tirer la boule de neige dans le dos. Progresser caché derrière des personnes âgées. Prendre comme bouclier humain n'importe qui, de préférence le plus faible ou, Marie-Laure, la plus enrhumée. Comme ce n'est que de la neige et qu'il n'y aura pas de blessure, on peut appliquer l'adage que j'invente pour l'occasion : « Pas de préjudice, pas de morale ». Ça nous dit que dans nos vraies luttes, parce qu'on blesse vraiment, on doit respecter des régles, des règles dans la guerre militaire, sociale comme inter-personnelle. « Des préjudices, donc une morale » ; «De grands préjudices, donc beaucoup de questions morales » : par exemple, la bombe atomique et ses conséquences, Tchernobyl et ses conséquences comme interpellations radicales morales sur le sens du progrès et le devenir de l'humanité...

Dimanche après midi, ce fut une guerre de mouvement, comme aurait dit Gramsci. Bouger tout le temps, passer son temps à courir et glisser. Ça signifie, qu'on n'est pas dans la guerre de position : rester au même endroit, c'est la ratatouille assurée. Croire qu'on peut se cacher derrière un banc, un muret ; c'est être sûr d'être contourné et enneigé. Ça nous rappelle que dans la vie, dans notre société, au contraire, il ne faut pas négliger la guerre de position, tenir la tranchée, en gagner de nouvelles. Mais ça ne se gagne que par une guerre de mouvement. Même si on désespère parfois de la force des positions de l'adversaire dans cette France tellement figée...

Dimanche, ce fut le retournement des positions forts-faibles. Nous avons joué, enfants et adultes ensemble. La fin du pouvoir des adultes ! Les enfants mettent la pâtée aux parents ! Dans une bataille de boules de neige, ce sont les armes des faibles qui sont les plus efficaces, les mêmes que celles que nous racontent la Bible dans les histoires de Samson et Dalila, des femmes victimes des hommes, etc (Merci la Cafetière !). La ruse : arriver par derrière, en douce, sans se faire voir ou entendre... Le martyr : foncer tout droit sur l'autre, pour lui lancer du plus prêt possible, au risque de se prendre la sienne en pleine poire... Ça nous rappelle que dans nos luttes, les pauvres ne sont pas sans armes, mais qu'elles sont de l'ordre de la ruse, de la guérilla, de l'attentat suicide, de la grêve de la faim. Et que les forts auraient finalement peut-être intérêt à laisser quelques armes aux faibles.

Dimanche après midi, ce fut la fluidité des alliances. La guerre de chacun contre chacun. Je fais croire que je lance sur Sandra, et c'est René qui prend. Maël crie « Tous sur Milo ! », mais c'est finalement Samy qui est arrosé de boules, et la coalition fond immédiatement. Je ne suis jamais contre les mêmes et inversement. Nous sommes des enfants et des adultes, des femmes et des hommes, mais dans le jeu de boules de neige, ces grandes structurations  ne tiennent plus.

Ça nous rappelle que dans la vraie vie, des grandes structurations – classe, race, genre, handicap - marquent sacrément le marché du travail ou la politique. Et que dans ces cas là, les alliances sont peu liquides, encore moins poudreuses, mais ancrées et que souvent, c'est toujours les mêmes tous contre un... En l'occurence, la femme noire ou arabe des milieux populaires, elle a peu d'alliés !
La bataille de boules de neige, en dehors de toute structure de pouvoir et de domination ? Parenthèse enchantée ? Oui et non... Le non, c'est pour demain...

Théopolitique de la neige 3 : Les tueurs de bonshommes de neige sont-ils des agents d'Al Qaeda ?

Je terminais ma chronique d'hier par cette question : la bataille de boule de neige est-elle en dehors de toute structure de pouvoir et de domination ? Parenthèse enchantée pendant laquelle les dominations hommes-femmes, enfants-adultes seraient suspendues ? Oui, laissions-nous penser hier, plein d'optimisme. Et non, aujourd'hui, plein de réalisme.

553017_10151379169404704_1659151489_n.jpAlors que nous avions fini notre bonhomme de neige, arrive un groupe de gamins de la cité, Noirs, Arabes et Blancs, fils de prolos. Nous sommes sur leur aire de jeu habituelle, nous qui finalement sommes rarement dehors dans notre cité, biens au chaud dans nos appartements d'adultes et de bobos, seule copro de la Grange aux belles, composée surtout de logements sociaux. « On va casser votre bonhomme de neige ! » « mais non, faites-en un ! » « on vient d'en massacrer pleins ! ». Ils font les méchants, pas plus hauts que trois pommes.

Ils s'éloignent. Puis ralentissent. Puis nous lancent des boules de neige. Allons-nous jouer ? La parenthèse enchantée, le « jeu » qui renverse les barrières des luttes réelles va-t-il continuer ? Certains jouent. D'autres font des boules les plus tassées possible pour faire mal. A des moments, avec certains, on a l'impression qu'on est dans le jeu. Avec d'autres, ils nous balancent ce qu'ils aimeraient balancer aux bobos Blancs le reste du temps... Roland essaie de troubler le jeu des alliances, me balançant des boules de neige pour montrer qu'il n'y a pas deux camps, deux « bandes »... Je rigole avec certains, j'en félicite d'autres pour leur adresse... A un autre moment j'applique un des conseils de Martin Luther-King dans « L'amour des ennemis » : lors d'une riposte à l'attaque de l'un d'eux, je l'ai saisi et suis prêt à lui écraser une boule sur le nez, je ne le fais pas, mais il a vu que j'aurais pu, et il sourit. « Quand vous pouvez affliger une défaite à un adversaire, c'est le moment de ne pas le faire ».

On croit un moment qu'on a réussi à jouer ensemble.

La bataille s'arrête, on va rentrer. Le petit groupe de gamin s'agglutine devant notre bonhomme de neige. Des « grands », Arabes, leur font les gros yeux : « Vous touchez pas au bonhomme ! ». On discute. On a l'impression qu'on arrive à les convaincre de ne pas le casser, de faire des bonshommes pour compléter le nôtre. « On va faire une fille ! » dit l'un. « Arrêtes, tu vas le casser ! » crie un autre à un de ses copains qui trace des sourcils à notre bonhomme. La majorité a l'air de jouer le jeu, d'avoir envie de faire un bonhomme de neige. On s'éloigne. Mais tout d'un coup l'un d'eux – qui me balançait des boules bien serrées, à qui je n'avais pas affligé la défaite mais avec qui j'avais l'impression d'avoir établi le contact - décapite le bonhomme d'un coup de poing. Lui n'a pas appliqué l'amour des ennemis. Il m'a affligé la défaite quand il a pu. Le groupe pousse d'abord un cri de réprobation, puis se jette sur le bonhomme et le met en pièce.

On imagine l'histoire exploitée par les habituels démagogues. Lors d'un meeting à Draguignan (Var), Jean-François Copé lancerait dans un meeting pour sa réélection à l'UMP : «Il est des quartiers où je peux comprendre l'exaspération de certains de nos compatriotes, pères ou mères de famille rentrant de la messe le dimanche et apprenant que leur fils s'est fait détruire son bonhomme de neige par des voyous qui lui expliquent qu'on ne dresse pas des statues d'idoles dans leur cité.»

J'imagine la « une » du Point : « Les tueurs de bonhommee de neige sont-ils des agents d'Al Qaeda ? » et l'interview d'Elisabeth Lévy nous expliquant qu'il y en marre du politiquement correct qui cache que des milliers de bonhomme de neige sont décapités chaque année par des jeunes musulmans dans l'indifférence générale (« chacun de vos lecteurs en a bien aperçu dans la rue, non ? »), qu'ils imposent leur loi dans leur quartier en empêchant de construire des bonshommes de neige, alors que c'est une tradition ancestrale française, essentielle à notre identité, qu'il n'y a pas d'hiver français – « Monsieur ! » - sans bonhomme de neige, sinon ce n'est plus la France. C'est une tradition républicaine, d'ailleurs Clémenceau en parle dans ses mémoires ! Et puis, accepter cela chez nous c'est comme accepter que les terroristes islamistes détruisent les tombeaux des saints au Mali parce qu'ils les considèrent comme des idoles ? Aujourd'hui, ils décapitent les bonhomme de neige, bientôt, ils couperont des mains car ils veulent imposer la charia...

Les Identitaires, jamais en retard d'une action à la con, publieraient des images sur internet où on les verraient construire des bonshommes de neige devant des mosquées avec des yeux en saucisson et un chapeau en jambon blanc, tout en buvant du vin chaud... Hugues Lagrange donnerait un interview à Marianne pour expliquer que cette hécatombe de bonshommes de neige avait pour cause le modèle familial « Sahélien » musulman : la famille est patriarcale, souvent polygame, les femmes sont dépendantes et la progéniture nombreuse, les mères sont débordées et les pères absents, tout cela entraîne l’inconduite des fils qui s'en prennent à ces bonshommes de neige symboles de l'entente parents-enfants des familles chrétiennes françaises qui elles marchent si bien...

Mais, en vrai, pourquoi ont-ils fait ça ? Alors oui, ce sont des gamins Arabes, Noirs, Blancs de prolos, et ils ont du mal à nous voir autrement que comme des petits-bourgeois Blancs qui ont occupé leur aire de jeu... Comme nous-même, nous avons eu du mal à ne pas frissonner, de peur du conflit quand ils sont arrivés. Finalement, le principe de la bataille de boule de neige comme prisme de nos luttes s'appliquerait encore : un renversement de la suprématie blanche par des mioches de 8-10 ans ? Je devine déjà certains de mes amis me donner cette explication...

Mais ce sont aussi des gamins de 8-10 ans, à un âge où on roule des mécaniques. Quel que soit le milieu, on cherche les limites, celles des adultes, celles des copains avec qui on se bagarre. Quand on est à St Jean de Passy, on fait ça avec les Scouts de France, en se perdant dans une explo et se castagnant avec Charles-André. C'est l'âge des prises de risque quand on monte dans les arbres et on fauche au supermarché du coin. Et puis sans doute beaucoup d'autres choses. Quelle avait été la dynamique du groupe dans les heures précédentes ? Les « durs » avaient-ils à prendre une revanche sur les « cools » ? Plein d'autres choses que nous saurions si nous les connaissions mieux, si nous discutions avec eux, avec les associations, l'équipe d'éducs du quartier.

Le sociologue Saïd Bouama nous expliquait il y a une semaine lors d'une formation que je co-animais pour la CIMADE que les racismes sont d'abord des analyses essentialistes : réduire une situation complexe à un seul facteur lié à une essence. Ramener la femme à l'instinct maternel. Mehra à son islam. Ramener ces gamins à leur couleur de peau, à leur religion supposée... et eux mêmes, jouent cela, à force qu'on les y renvoie.

Mais, quand même, même autour d'une bataille de boule de neige, elle n'est pas facile l'alliance de classe... Allez, on a été triste de voir notre bonhomme de neige massacré. Mais on a bien rigolé...

Demain, dernier billet : Des différentes manières de faire des bonshommes de neige comme des façons de réfléchir, et de la neige comme objet technique.

La chouette image de Pascal Colrat : http://pascalcolrat.canalblog.com/ 83003301.jpg