Publié le 18 février 2013 sur Médiapart.

Les Femen ne méritaient pas les coups. L'action n'est pas illégale, puisqu'elles n'ont pas interrompu un office. Si ça avait été le cas, j'aurais quand même défendu leur droit de le faire, au nom de ce que j'appellerai "droit de transgression raisonnable", qui met la liberté d'expression au-dessous du droit de roupiller dans un office. Quand on commence comme ça, c'est qu'on dit son non-soutien après. Pourquoi ? J'ai soutenu et je soutiens toujours l'action d'Act Up du 5 juin 2005 Paris, la célébration d'un mariage entre deux femmes à Notre-Dame, qui fut dénoncée par le recteur de la Cathédrale comme une... parodie.

Elles ont des points communs qui rendrait celle des Femen sympathique. Tout est dans le conditionnel bien sûr, et je vais dire pourquoi je ne la trouve pas sympathique du tout. Flash back et partage de connaissance de l'histoire politique des minorités.

Au début des années 90 naît Queer Nation, groupe issu d’Act Up. Il fait comprendre le terme Queer comme une alliance militante de toutes les minorités opprimées. Pour Queer Nation, il s’agit de mettre en évidence le fait que les normes hétérosexuelles sont omniprésentes dans l’espace public, y compris dans des espaces où la sexualité n’est a priori pas en jeu, comme les grands magasins le samedi après-midi. Ils se contentent de se comporter tout « naturellement » (s’embrasser, se tenir la main) comme ils le feraient dans des lieux gays ou lesbiens, comme le font les couples hétérosexuels dans ces lieux-là, provoquant protestations des hétérosexuels présents et interventions musclées des vigiles. « Le malaise et les réactions provoqués mettent en évidence l’énergie dépensée par la communauté normale pour préserver son espace, consolider et surveiller ses enceintes en tenant à distance les formes polymorphes de sexualité (1). » La théologienne Elizabeth Stuart commente ainsi ces actions : « Les chrétiens queer sont appelés à vivre le Règne de Dieu dans une action transgressive, faire entrer Dieu dans l’espace homophobe afin de le détruire (2). »

Le théologien Goss, qui fut membre de Queer Nation, insiste en effet sur le thème très juif de la Basileia, du Royaume, du Règne dans la prédication de Jésus, identifié au Royaume de ceux qui sont aujourd’hui opprimés, ceux auxquels s’identifiait Jésus. Figure de la révolte des exclus, il est pour Goss le militant des pratiques transgressives. Le paradigme en est pour lui la scène où il chasse les marchands du temple – rebaptisée par Goss “Stop the temple action”. Les chrétiens queer, pour lui, à leur tour, seront amenés à revivre et reconfigurer cette action de Jésus.

En 1989, Act Up New York lance la campagne “Stop the church” en interrompant une messe à la cathédrale Saint-Patrick, célébrée par le Cardinal Patrick O’Connor, connu pour ses positions hostiles à l’homosexualité et à la promotion du préservatif. « L’action de Jésus [contre les marchands du temple] est le modèle pour l’action transgressive “Stop the church” de la cathédrale Saint-Patrick qui valut à Act Up d’être accusée de sacrilège. L’action “Stop the church”, comme la manifestation de Jésus, violait l’espace sacré, transgressa le rituel sacré, et offensa des sensibilités (…) Comme au temps de Jésus, l’espace sacré est devenu un espace d’oppression, oppressif avec les personnes vivant avec l’infection du sida, pour les femmes tant lesbiennes qu’hétéros, pour les hommes gays. Où est le réel sacrilège ? […] Ils ont été accusés de mépris contre le sacré. Leur mépris pour le sacré est comme le théâtre messianique de Jésus dans le temple : c’est, en réalité, un profond hommage pour un sacré basé sur un Dieu faisant la Justice (3) »

C'est exactement ce que fit Act Up : ils ne firent que ce que font des centaines de couples chaque année des couples à Notre-Dame et avec une économie de geste. Par les réactions provoquées, ils rendirent visible le caractère oppressif de ce lieu et la violence nécessaire pour faire tenir dans la plupart des églises l'ordre hétérosexiste. Si les Femen avaient cette finesse, elles se seraient contentées d'aller prier - seins nus - pour les victimes de Benoit XVI et pour tous les mariés de l'an 2013. Ainsi, elles auraient rejoint un autre point fort de l'action initiale d'Act Up : la parodie.

Robert Goss cite un autre type d’actions qui nous font entrer dans le deuxième sens du terme Queer, celui de la subversion des identités de genre par la parodie, comprise dans un sens particulier. « Les chrétiens queer devraient organiser des célébrations et des bénédictions ­d’union de même sexe sur les marches des cathédrales et temples des principales dénominations protestantes pour accroître la visibilité de leurs relations et l’échec ecclésial à les reconnaître. Queer Nation Boston a récemment performé une telle action prophétique, quand une douzaine de couples gays et lesbien ont échangé des vœux de consentement sur les marches la cathédrale de la Sainte-Croix. C’était une prophétique déclaration de colère contre les actions de lobbying du cardinal Law pour faire échouer le Boston’s Family Protection Act, qui devait étendre la protection des assurances aux conjoints dans les couples de même sexe. […] L’archidiocèse catholique condamna Queer Nation pour son intention de parodier et de ridiculiser le mariage (4). »

« Parodie » pour la féministe Linda Hutcheon, « actes corporels subversifs » ou « performance » pour la philosophe Judith Butler, « répétition avec une différence critique » pour Elizabeth Stuart, ces termes recouvrent peu ou prou la même idée, au centre de la théorie queer dans son second sens. Il s'agit de prendre une identité (homme, femme...), une institution (le mariage...), un geste (la cène/eucharistie), de la répéter mais en changeant un petite chose : répétition avec une différence, critique au sens où cela met en question certains aspects problématique de ce qui est répété, et où cette petite différence change quelque chose sur le fond (comme on dit « point critique »). Pour Elizabeth Stuart, le paradigme en est ce que fait Jésus de la Cène : une institution juive (un repas de Pâques), dont il fait autre chose, que reprend en la déplaçant, et ainsi de suite des générations de chrétiens après lui. Pour Judith Butler, dans sa critique de la naturalité des identités hommes-femmes, c'est la Drag-queen qui rend visible cette parodie nécessaire : « La parodie du genre révèle que l’identité originale à partir de laquelle le genre se construit est une imitation sans original. Plus précisément, on a affaire à une production dont l’un des effets consiste à se faire passer pour une imitation. »(5).

Mais Femen n'est queer ni dans le premier sens, ni dans le second. Pas dans le premier, celui de l'alliance des minorités car leur première action consista à s'en prendre gratuitement à une autre minorité, les musulmans de la Goutte d'or (leurs slogans visaient les musulmans en général), qui n'avaient rien demandé, à qui on ne pouvait rien reprocher de précis et quelques mois à peine après que les Identitaires aient tenté d'organiser un apéro-saucisson pinard avec les mêmes a priori essentialistes et généralisant sur les musulmans. La grande leçon que j'ai tiré dans les années 1990 du refus de débattre de l'écologiste Alain Lipietz avec Alain de Benoist, chantre de la "nouvelle (extrême) droite" ethno-différencialiste c'est qu'il ne faut pas discuter environnement et décroissance avec lui pour savoir si on a des accords. Mais immigration et identité de la France. On sait alors si sa critique de la modernité tombe du côté du fascisme ou de l'émancipation. C'est pareil pour les Femen ou les Indigènes de la République. Avec les premières, il faut parler islam et avec les seconds, d'homosexualité. Et vous verrez de quel côté ils tombent.

Les Femen ne sont pas Queer non plus dans le second sens, car elles ne remettent pas en cause les identités sexuelles. Elles ne défendent pas "les femmes" comme groupe social en lutte pour ses droits mais "La-Femme" comme l'écrivait avec majuscule et tirets Monique Wittig : une identité essentialisée, existant de tout temps à jamais, collée à la norme. Les seins nus (telles qu'elles l'utilisent, c'était différent pour les féministes des années 70) en sont le symbole : appâts sexuels et nourriture pour bébé, la putain et la maman, les deux figures de la femme dans la configuration sexuelle moderne comme le montre Michel Foucault dans son histoire de la sexualité.

Le problème n'est pas qu'elles ne soient pas Queer. Mais qu'en montrant qu'elles ne sont pas Queer et pas Act Up, on aperçoit alors qu'elles sont réactionnaires. Et pas mal ridicules. Marx écrivait à propos du coup d'Etat du futur Napoléon III en 1851, répétant (avec une différence critique, mais pas créatrice celle-là !) le coup d'État du neveu Napoléon Bonaparte : "Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d'ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. Caussidière pour Danton, Louis Blanc pour Robespierre, la Montagne de 1848 à 1851 pour la Montagne de 1793 à 1795, le neveu pour l'oncle."(6) Et Femen pour Act Up. Mais cette farce ne me fait pas rire, car elle est islamophobe et finalement, sexiste.

(1) http://www.lespantheresroses.org/textes/Tomilillo.html

(2) Elizabeth Stuart, Gay and lesbian theologies, op. cit., p. 84.

(3) Robert GOSS, Jesus Acted Up, San Francisco, Harper San Francisco, 1993, pp. 147- p. 150

(4) ibid., p. 151-152

(5) Judith Butler, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, La Découverte, 2006 (1re éd. française : 2005 ; éd. originale : 1990).

(6) extrait de "Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte". Je ne suis pas d'accord pour Louis Blanc !