C'était ce matin sur France-Inter. Le journaliste se lance dans une longue tirade : ces matières que les enseignants ne peuvent plus enseigner à l'école, et de citer pêle-mêle, les croisades, la colonisation, la sexualité, l'Islam... On a du mal à enseigner les valeurs de la République... Après un laïus qui n'en finit pas, il dit enfin de quoi il parle : une pleine page dans Le Figaro. Ah, on comprend, c'est une référence qu'il fait sienne. Bon, c'est la nouvelle ligne de France-Inter : la gauche est au pouvoir, on fait plus de place à la droite. Mais au milieu de tout ça, un extrait du film "Entre les murs", carrément sorti de son contexte. Les élèves contestent que l'enseignant utilise toujours pour ses exemples des noms de "babtous", de blancs, et jamais les prénoms que portent les élèves dans sa classe : Bintou, Fatoumata... Il répond qu'il ne va pas donner des prénoms en fonction des origines des élèves. Un échange a lieu sur le fait que l'élève comme le professeur sont tous les deux français et aucun des deux fier de l'être. Et bien moi, à écouter France-Inter ce matin, je ne le suis pas non plus. Je suis fatigué d'être français, blanc (et souvent aussi mec et hétéro).

Fatigué de cette impression de toujours la même chose. Toujours renvoyer une partie de la population à sa supposée étrangeté. L'extrait d' "Entre les murs" est en cela intéressant qu'il renverse les choses. Le professeur renvoie les élèves à leurs origines, mais en même temps demande à l'une d'elle si elle est française. Elle répond que oui, mais qu'elle n'en est pas fier. Bintou, Fatoumata, ce sont des prénoms de français d'aujourd'hui, et même sans doute d'hier. Autant qu'Erwan, Guilhem ou Hans. Des noms d'origines bretonne, occitane, alsacienne, africaines, devenus français. Comment être fiers d'être français quand vos prénoms n'ont pas leur place dans le savoir de l'institution du savoir français ? Comment se sentir fier d'être français quand très souvent, le blanc de service parce que vous êtes noir ou arabe vous demande, plein de sollicitude, de quel pays vous venez ? Bin de Rennes... Quand dans un restaurant le serveur dit à la femme noire qui est en face de vous - sans rien savoir de son histoire - au lieu de lui demander si elle veut sa viande bleu, saignante ou à point : "Ah moi je sais comment LES africains mangent leur viande" ! Et des anecdotes comme cela, les noirs et les arabes en ont des kilos...

C'est quelque chose qu'a dit Maboula Soumahoro, professeure en civilisation américaine à l’Université de Tours, le 14 novembre dans notre Commune du Christianisme social et qui m'a frappé : arrêtez de regarder les noirs et les arabes comme des étrangers. C'est vraiment un regard. Quand je regarde un noir ou un arabe, est-ce que je me dis : "Il vient d'ailleurs" (même pour me dire : "Ah c'est chouette le mélange du monde"). Ou je me dis : rien. Ou je me dis : il a de jolies chaussures. Ou : il a  l'air fatigué. Et ça, je ne l'avais jamais réalisé avant. Y compris avec ma bonne conscience de blanc qui dit que "l'immigration est une chance pour la France", oui, je continuais à regarder les noirs et les arabes comme des "venus d'ailleurs", et pas comme des noirs et arabes d'ici. Je disais comme tout le monde : "immigré de la deuxième génération". Aux Etats-Unis, on dit "première génération d'américain". Et j'ai pensé à d'autres expériences vécues ces dernières années.

Militant sur les questions LGBT, je connais et travaille avec des personnes transgenres. Et pendant longtemps, je les regardais en me disant : "Est-ce qu'ils/elles ont l'air d'homme ou de femme ?". Je regardais les détails de leur visage, de leur silhouette pour me demander si c'était "convaincant". Je le faisais sans y penser, ça venait comme ça. Inconsciemment, je crois que j'avais besoin de vérifier qu'elles ou ils rentraient dans mes cases d'évidence de genre. Et puis un jour, j'ai réalisé combien c'était bête. J'ai commencé à regarder des personnes, qui avait leur identité propre et unique, rentrant ou pas dans les cases du genre, je m'en fichais. Ce qui ne veut pas dire que j'ignore qu'elles ou ils sont victimes de discriminations spécifiques face auxquelles je leur apporte mon soutien.

Depuis cinq ans, je vais plus souvent à des spectacles avec des comédiens, acteurs, chanteurs en situation de handicap. Lors du Mois extraordinaire du handicap organisé par la Mairie de Paris et qui vient de se terminer, j'ai assisté notamment à des concerts, des spectacle de danse, de chant organisés par l'ESAT artistique des Turbulents (http://www.turbulences.eu/). Et pareil. Au début je regardais en me disant : "Lequel est handicapé ? Lequel ne l'est pas ? Est-ce que ces gestes, sa voix, sont ceux du handicap ou de lui ?". Rapidement, je me suis aperçu, que cette réaction - la même que celle face aux personnes transgenres, ou aux arabes ou aux noirs - m'empéchait de voir. De voir le spectacle. De voir les personnes singulières. Je voulais tellement remettre dans les cases, que je ne me laissais pas toucher par le spectacle. Alors, j'ai arrêté. J'ai regardé. J'ai tapé du pied et hurlé comme dans n'importe quel (bon) concert quand le groove des Turbulents et de Fantazio a secoué le Lavoir Moderne Parisien. J'ai été ému des pas de danses dans le châpiteau lors du spectacle de fin de chantier. J'ai eu les larmes aux yeux en écoutant La butte Rouge chanté par une chorale à la cérémonie de clotûre.


Nous sommes, je suis prisonnier d'une norme de la norme. La norme, et là, je n'invente rien, je cite Canguilhem, "le normal et le pathologique", on l'entend souvent comme une moyenne ou un idéal. Etre dans la norme, c'est être comme la moyenne, ou comme un idéal décidé par les dominants. Canguilhem dit que le vivant biologique ne fonctionne pas comme ça. Ce n'est pas parce qu'une forme vivante est la plus répandue ou la plus forte qu'elle survivra forcément. Elle survivra si elle sait s'adapter, dépasser les obstacles. Ainsi, une forme de vie aujourd'hui minoritaire peut devenir majoritaire demain, parce qu'elle aura su s'adapter aux obstacles. Il propose d'entendre la norme comme une normativité : la capacité à produire des normes de vies qui permettent de dépasser les obstacles. Si je me souviens bien, le philosophe Guillaume Le Blanc à sa suite parle de normes qui permettent d'aimer et de travailler. Des normes qui produisent une diversité d'allures de vie. L'important est que chacun trouve son allure de vie et que la société soit accueillante à cette diversité d'allures de vie.

Cette référence s'applique sans doute mieux à la question des personnes transgenres et en situation de handicap qu'aux personnes noires ou arabes. Parce que le problème de ces dernières, c'est plutôt l'attitude à leur égard de nous, les blancs. Le lien est que pour nous, les "majoritaires", nous les regardons de la même manière les uns et les autres. En voulant les faire rentrer dans notre vision de la norme : moyenne et idéal (blanche, blanc, hétéro-normée, soi-disant valide). Bien sûr, parce que ça nous donne un pouvoir sur eux, les maintenir à l'écart pour qu'ils ne rentrent pas en concurrence avec nous dans les emplois, les logements etc. Parce que ça permet de mettre à distance nos propres doutes sur notre handicap ou notre genre. Bref, cette vision de la norme, nous assure notre place. Mais en même temps, elle la sabote, parce qu'on ne vit pas longtemps en société en maintenant des gens dans un ghetto, dans des cases où ils étouffent.

Alors, j'éduque ma façon de regarder. Je change de lunettes. J'essaie de chasser la machine à norme quand elle tente de reprendre le dessus. Je tente de ne plus seulement voir mais regarder, rencontrer, l'individu en face de moi, le spectacle en face de moi, le concert qui se déroule. J'apprécie le caractère unique de l'allure de vie qui se présente à moi et je me réjouis de voir quelqu'un d'unique, même s'il a des points communs avec bien des gens, dont moi. "Et si on se rencontrait vraiment" était le thème cette année du Mois extraordinaire du handicap. Je ne sais pas si ce sont les valeurs de la République - qu'est-ce que vous voulez, j'ai du mal à oublier les langues régionales éradiquées et les peuples colonisés massacrés... - mais en tout cas pour moi, ce sont celles de l'Evangile et de l'humanisme. Et c'est tellement plus vivant...