Il est étonnant de constater combien certaines portes ouvertes font encore du bruit quand on les enfonce. La question du « genre » est l'une d'entre elles. Apparu dans les années 60 aux Etats-Unis, ce terme désigne la part sociale de notre identité sexuelle. La biologie nous définit comme être sexué mais n'explique pas tout : l'éducation, l'interaction sociale, les représentations collectives, nos histoires personnelles, nos volontés de nous soumettre ou pas à tout cela, entrent fortement en jeu dans nos façons d'être homme, femme, homosexuel, hétérosexuel... Les manuels de « Science et vie de la terre » incriminés par une partie des catholiques et par l'extrême-droite de l'UMP ne disent pas autre chose que cela.

La théorie du genre, en plein développement dans les sciences sociales depuis les années 90, ne fait qu'appliquer tardivement aux questions d'identité sexuelle ce qui est apparu depuis longtemps évident ailleurs : n'oublions pas qu'au XIXe siècle, le tout biologique était la justification des inégalités entre races et entre classes sociales. La théorie du genre dit-elle pour autant que le biologique n'aurait plus aucune influence ? Qu'il n'y aurait pas « au fond » d'hommes et de femmes, que ces différences n'auraient d'origines que sociales ? Certains courants radicaux intellectuels ou militants qui s'en réclament vont jusque-là, et la phrase de Simone de Beauvoir selon laquelle « on ne nait pas femme, on le devient » le laisse à penser. Mais bien des scientifiques utilisent ce concept sans aller aussi loin : ce n'est pas parce qu'on reconnaît qu'il existe un capital qu'on est forcément anticapitaliste ! Dans tous les cas, l'intérêt de ces courants est de poser des questions qui dérangent nos évidences.

Un seul exemple : hommes et femmes ont des différences de morphologie. On pourrait se dire que cette différence est uniquement biologique, or, il a été démontré que ces différences ont évolué au cours des siècles en fonction de la répartition sociale des rôles : dans des sociétés où cette répartition est plus égale, les corps sont moins différenciés. Le biologique est donc construit par le social. Mais en partie, ou totalement ? En dehors de la différence des rôles dans la reproduction, plus les recherches avancent, plus les différences qu'on attribuait hier à la biologie le sont aujourd'hui au social : qui imaginerait encore que c'est pour des raisons biologiques que la répartition des tâches est inégale dans les foyers ou que les femmes sont si peu nombreuses dans les assemblées politiques ? Plus dérangeant : l'instinct maternel est-il « naturel » ou construit socialement ? Ce que pointe la théorie du genre, c'est que loin d'être des essences éternelles et immuables, les identités sexuelles ont une histoire.

Au bout du compte, c'est peut-être la volonté de tout rentrer dans des cases, « social » ou « biologique », qui est critiquable. L'évolution des espèces est l'exemple d'un processus biologique fortement emprunt de social : les adaptations nécessaires d'une espèce en fonction de l'environnement, des autres espèces, des changements extérieurs... Est-ce un hasard si ce sont en partie les mêmes réseaux qui remettent en cause la théorie de l'évolution et qui refusent que la théorie du genre soit enseignée à l'école ?

Depuis plusieurs années, l'Eglise catholique romaine critique la théorie du genre. En 2005, le Conseil pontifical pour la famille consacrait au « genre » 35 pages de son «lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques» ; l'année suivante, les évêques français lui emboîtaient le pas dans un numéro spécial de « Documents épiscopats ». La hiérarchie romaine s'inquiète que cette vision, en remettant en cause le caractère « naturel » des différences hommes-femmes, mette fin à l'illégitimité des relations entre personnes de même sexe et fragilise le modèle familial catholique qui insiste sur une « complémentarité » entre les sexes... signifiant souvent l'inégalité. Plus fondamentalement, serait remis en cause ce que les catholiques appellent la théologie naturelle, à la suite de Thomas d'Aquin : un ordre naturel, obligatoire et immuable du monde, ordre voulu par Dieu auquel le social devrait se plier.

Comme protestants, nous ne pouvons voir cette approche romaine que comme une bizarrerie. Loin d'impliquer une vision immuable des choses, une théologie naturelle – comme dans la théologie protestante libérale du Process – ne peut-elle pas signifier un changement permanent du monde vers des formes diversifiées tendant vers plus de vivant et plus d'amour, Christ étant la force de changement ? N'est-ce pas glisser vers le paganisme que de confondre le Tout-Autre avec un certain état de l'espèce humaine à un moment donné de son évolution et d'attribuer autant d'importance au biologique par rapport au spirituel ou aux relations humaines ? De la même manière que l'étonnement saisit toujours un réformé à la vision de ces foules catholiques adorant un pape, on peut se demander – avec la théologienne anglaise Elizabeth Stuart – si l'Eglise catholique ne passe pas plus de temps à adorer une famille et des identités masculines et féminines datées que Christ « en qui il n'y a plus ni juif, ni grec, ni esclave, ni libre »... ni homme ni femme...

Stéphane Lavignotte est pasteur à la Mission populaire évangélique de La Maison Verte (Paris 18e), membre du Carrefour de chrétiens inclusifs.

A lire :

Stéphane Lavignotte, Au-delà du lesbien et du mâle (La subversion des identités dans la théologie queer d’Elizabeth Stuart), Van Dieren éditeur.