Chronique paru dans Causes communes, le journal de la Cimade.
Il y avait du vin et du thé à la menthe, du saucisson et du mafé. Un
pique-nique anti-raciste mêlait dans le quartier de la Goutte d'or début
juillet à Paris militants et habitants du quartier... Une réponse joyeuse à la
tentative quelques semaines plus tôt de l'extrême-droite et de soi-disant
militants laïcs d'organiser une « apéro saucisson-pinard » pour
dénoncer une fantasmatique islamisation. Bien sûr, l'image donnée par
l'extrême-droite n'a pas grand chose à voir avec la réalité. Ici, il y a de
nombreux bars où l'on peut boire l'alcool et on y trouve une des meilleurs
boucheries porcines de Paris ! Enfin, depuis quelques années, le quartier
accueille de moins en moins d'arabes et de plus de ressortissants d'Afrique
noire et des Antilles, autant chrétiens que musulmans. Mais ce n'était pas la
réalité du quartier et ce qu'en ressentent ses habitants qui intéressait cette
extrême droite « identitaire » : ils ont lu le théoricien communiste
Antonio Gramsci, et savent que les bagarres politiques se gagnent aussi sur le
terrain de l'imaginaire collectif. Leur objectif : renforcer des images, des
fantasmes déjà présents dans une partie de l'opinion comme celui de
l'islamisation de la France, associé aux images de femmes voilées ou de
musulmans priant dans la rue. Cette extrême-droite instille dans les esprits
une seconde image, pas moins fantasmatique : être français, c'est être blanc,
manger du porc et boire du pinard. Ça n'a aucun sens mais a l'avantage de
mettre de côté les noirs, les arabes, les musulmans, les juifs... Tout ça est
ridicule, grossier mais produit des images fortes qui touchent à « eux et
nous », une image évidente, simple, rassurante d'être français, alors qu'y
compris chez les personnes les plus inattendues, grandit cette peur
irrationnelle de l'islamisation de la France. Parce qu'il est question de
peurs, de fantasme, d'imaginaire, condamner est insuffisant.
Dans les villes grandes et moyennes, nous vivons
déjà une réalité de grande pluralité des origines et des religions, et je
crois, avec bonheur. Mais pour la défendre nous restons dans le négatif :
l'anti-racisme, l'anti-fascisme... Les expression positives sont en panne. Le
concept de multiculturel énerve les uns, celui de diversité insupporte les
autres. L'imaginaire « blacks-blancs-beurs » s'est usé, trop
publicitaire. Face à l'invasion des imaginaires par la logique identitaire, et
le racialisme du gouvernement, l'urgence est là : réussir à produire les
images, les mots, les concepts qui peuvent traduire notre bonheur de vivre dans
le mélange d'aujourd'hui. Offrir une image désirable et rassurante de cette
évolution de la société française, sans pour autant cacher la réalité des
inégalités sociales et des discriminations. Le but de notre pique-nique était
celui-là : faire imaginaire positivement, rendre visible le bonheur face à la
peur. C'était trop peu et ne fut quasiment pas médiatisé. Mais l'enjeu est là,
et il va falloir beaucoup d'imagination collective pour y répondre.
Stéphane Lavignotte est pasteur et directeur de
la Maison Verte (Mission populaire évangélique) à Paris 18e, maison de quartier
et paroisse protestante inclusive.