En 1966, paraît dans Nature l'article d'un spécialiste d'histoire médiévale Lynn White, repris et durci en 1972 par l'allemand Carl Amery, qui pointe la responsabilité du Christianisme dans la crise écologique. Presbytérien engagé dans son église, fils de pasteur presbytérien, sans aucun doute, Lynn White fait-il en cela une autocritique qui concerne les églises se réclamant de Jean Calvin. Sans doute, ce texte vaudrait-il d'être étudié pour lui-même et pas seulement comme une référence aussi commode que mal connue de critique de la position des chrétiens face à l'écologie. De la même manière, le sort de Calvin est-il souvent réglé rapidement par le biais de l'ouvrage de Max Weber sur « l'éthique protestante et l'esprit du capitalisme ». Condamné sans procès, Calvin est reconnu coupable d'avoir participé à la naissance de l'esprit entrepreunarial – vie sans dépenses inutile qui dégage des moyens pour l'investissement, vocation qui fait de la réussite professionnelle le signe de l'élection – qui ferait naître la logique de profit et le capitalisme, accusés – non sans raison – d'être à l'origine de la crise écologique.

L'élan de « 2009 année Calvin » est l'occasion d'aller voir directement les textes de Calvin, à la suite de précurseurs comme le théologien Otto Schaefer. Et en premier lieu, de relire l'ouvrage majeur de Calvin, l'Institution chrétienne.

Paru une première fois en 1536 à Bâle, d'un auteur de 27 ans absolument inconnu – Jean Calvin habitant en France à Noyon – il connaîtra sept éditions latines jusqu'en 1559, toute suivie d'une édition en langue vulgaire. Le soucis de Calvin en 1536, est la répression qui s'abat sur les « évangéliques », il n'est pas la crise écologique du XXIe siècle. Il n'en reste pas moins, qu'à la lecture du texte, il est frappant de voir l'importance qu'y ont la question de la création et l'usage d'un vocabulaire issu de la nature. Dans le titre du premier livre de l'Institution, « créateur » est un des titres donné au Seigneur : « Le premier livre de l'institution chrétienne qui est de connaître Dieu en titre et qualité de créateur et souverain gouverneur du monde ». C'est à ce titre que Calvin veut d'abord le faire connaître.

Le vocabulaire de Calvin emprunte en permanence aux métaphores de la nature. Dans le premier paragraphe du premier chapitre du premier livre, parlant de la faiblesse des connaissances humaines, évoquant celles données par Dieu, il explique : « Davantage, par les biens qui distillent du ciel sur nous goutte à goutte, nous sommes conduits comme par petits ruisseaux à la fontaine »1. Cette image de « Dieu fontaine de tous biens » revient régulièrement2. Calvin est un homme de son époque, c'est à dire encore un temps où l'agriculture domine l'économie. Il écrit son Institution comme un catéchisme, qu'il traduit en langue vulgaire, pour un peuple largement paysan. Le succès des livres de chants de Psaumes dans la paysannerie à partir de leur publication par Louis Rabier en français en 1565 puis en béarnais en 1583 ne tient-il pas notamment à l'importance qu'ont dans les paroles les images rurales ? Les images de nature dans la Bible, dans les textes de Calvin comme dans les Psaumes chantés ne sont pas seulement celles d'une nature sauvage : ce sont aussi des images d'une nature dans laquelle et avec laquelle travaille l'homme. La question du rapport homme-nature, et Dieu-nature-homme est bien présente, même si ce n'est pas dans les termes d'aujourd'hui. Que cela ne se pose dans une autre configuration doit nous rendre prudent et nous inviter à éviter tout anachronisme. En même temps, cela nous permet un déplacement face aux « vérités » actuelles sur ces mêmes questions.

Ce travail n'a pas la prétention de décrire l'ensemble du rapport de Jean Calvin à la question naturelle, ni même dans l'Institution chrétienne. Elle tentera, à la lecture du texte, de pointer quelques pistes de travail pour une éthique pour aujourd'hui du rapport de l'homme à la nature.

En suivant le mouvement de l'Institution chrétienne, nous étudierons d'abord la place de la nature dans la connaissance de Dieu, en pointant chez Calvin un mouvement de relativisation mais aussi de réhabilitation. Puis, nous réfléchirons au pouvoir de l'homme dans la nature, et là encore en pointant un double mouvement chez Jean Calvin, de domination et de responsabilité au sein d'un ordre voulu par Dieu.

I / La nature et la connaissance de Dieu :

un double mouvement de relativisation et de réhabilitation

1- les marques de sa gloire

La nature peut-elle apporter un savoir sur Dieu : est-elle impossible cette « pure et sainte connaissance, à laquelle l'ordre naturel nous mènerait si Adam eût persisté dans son intégrité »3 ? Où la chute l'empêche-t-elle définitivement ? C'est par ces questions que commencent l'Institution chrétienne, donnant d'emblée une place importante à la nature dans la compréhension du monde. Pour Calvin, il y a une connaissance naturelle de l'existence de Dieu, même chez les peuples les plus barbares. Mais surtout, Dieu a imprimé des « marques de sa gloire » en toute ses oeuvres : « non seulement il a engavé cette semence de religion que nous avons dite en l'esprit des hommes, mais aussi il s'est tellement manifesté à eux en ce bâtiment tant si beau et exquis du ciel et de la terre et journellement s'y montre et présente, qu'il ne sauraient ouvrir les yeux qu'ils ne soient contraints de l'apercevoir. Son essence est incompréhensible, tellement que sa majesté est cachée bien loin de tous nos sens ; mais il a imprimé certaines marques de sa gloire en toutes ses oeuvres, voir si claires et notables que toutes excuses d'ignorance est ôtée aux plus rudes et hébétés du monde »4. Reprenant l'épître aux hébreux (Heb.11,3), Calvin présente le monde – aussi bien le cours ordinaire de la nature que le mouvement des astres ou la perfection du corps humain - comme un « miroir pour contempler Dieu qui autrement est invisible »5. Cette connaissance est si forte qu'elle se manifeste aussi bien pour les païens que les chrétiens, les enfants, les « rudes » ou les « vulgaires » ! Elle est – pourrait-on commenter - aux sciences – astrologie, médecine, physique que cite Calvin – ce que les traductions des ouvrages de Calvin en langues vulgaires sont à ceux en latins édités jusque-là pour les clercs. Grâce à cette connaissance, Calvin estime en se référant au Psaume 8 que « les enfants pendant à la mamelle de leurs mères ont des langues assez facondes pour prêcher la gloire de Dieu, tellement qu'il n'est certes besoin d'autres rhétoriciens »6. Sans que Calvin aille lui jusque-là, nous pourrions dire que la nature, la « confiance en soi » et la « confiance en Dieu » que donnent la nature, est ce qui permet cette singulière et radicale vision du sacerdose universel commençant au sein maternel !

2 – l'impossible connaissance naturelle

Avec autant de conviction, Calvin rejette en revanche explicitement tout panthéisme, l'idée d'un « esprit universel qui soutiendrait le monde (...) que le monde qui a été créé pour spectacle de la gloire de Dieu, soit lui-même créateur »7. Il qualifie de « point diabolique » l'idée – avancée par Virgile - que les abeilles, le ciel, la terre, les champs ou la lune puissent avoir une portion d'esprit divin. Il refuse « d'envelopper la majesté de Dieu avec le cours inférieur de ses oeuvres »8, parmi lesquels il range la nature comme les humains et dénonce indistinctement les philosophes grecs que la religion égyptienne.

Il s'en suit que pour Calvin, s'il y a la connaissance naturelle qu'il y a un Dieu, il ne peut y avoir connaissance naturelle de Dieu : « Il n'y a eu toutefois nulle religion pure ou approuvée, étant seulement fondée sur le sens commun des hommes (...), vu que toute opinion que les hommes conçoivent de leurs sens quant aux mystères de Dieu, bien qu'elle n'apporte point toujours un si grand amas d'erreurs, ne laisse pas pourtant d'en être mère »9. On retrouve la critique de son temps sur la tromperie qu'induisent les sens pour l'homme, dans le contexte de déchéance post-adamique déjà évoquée. Seule l'écriture sainte donne la vraie connaissance de Dieu.

Cette impossibilité en raison de l'indignité de l'humain – et en même temps cette dignité de la nature comme miroir auquel nous devons porter plus d'attention - est parfaitement résumée par la fin du chapitre : « Au reste, bien qu'il faille imputer au vice des hommes, le fait qu'ils corrompent aussitôt la semence que Dieu a plantée en leurs coeurs pour se faire connaître à eux par l'artifice admirable de nature, au point que cette semence ne produit jamais son fruit entier et mûr, toutefois ce que nous avons dit est vrai : c'est que nous ne sommes pas suffisamment instruits par le simple témoignage et nu que les créatures rendent à la gloire de Dieu quelque magnifique qu'il soit ».

On trouve donc chez Calvin un double mouvement. Un mouvement de rabaissement. Il y a non seulement refus d'une divinisation de la nature (refus de l'idée qu'il ait dans la nature une portion de l'esprit divin) mais un refus que la nature puisse amener à la connaissance de Dieu, quand bien même elle permettrait de comprendre que Dieu existe.. Mais il y a en même temps, et en tension permanente avec ce premier mouvement, un mouvement inverse. Si la pleine connaissance de Dieu n'est pas possible par la nature, il n'est pas fait référence à la défaillance de la nature – même si elle est qualifiée de « cours inférieur de ses oeuvres » et est considérée comme corrompue - mais à la défaillance de l'homme rendu incapable de lire la nature par son imperfection en raison de la chute. Comme évoqué précédemment, nous pourrions rejoindre cette «  pure et sainte connaissance, à laquelle l'ordre naturel nous mènerait si Adam eût persisté dans son intégrité ». Mais il n'a point persisté...

3 – ruminer le spectacle de la nature

Par ce fait, la nature est réhabilitée fortement par Calvin comme lieu où Dieu a imprimé les « marques de sa gloire », l'homme étant invité à bien plus se laisser instruire par le spectacle de la nature, ce « beau et excellent théâtre du monde »10 et à se mettre à l'école de la nature. Il se fait lyrique pour appeler l'homme a regarder et apprécier la nature : « Pensons-nous que notre Seigneur eût donné une telle beauté aux fleurs, laquelle se représentât à l’oeil, qu’il ne fût licite d’être touché de quelque plaisir en la voyant ? Pensons-nous qu’il leur eût donné si bonne odeur, qu’il ne voulût bien que l’homme se délectât à flairer ? Davantage : n’a-t-il pas tellement distingué les couleurs que les unes ont plus de grâce que les autres ? (…) Finalement, ne nous a-t-il pas donné beaucoup de choses, que nous devons avoir en estime sans qu’elles nous soient nécessaires ?»11. Il ne s'agit pas seulement de pur plaisir, mais aussi de se rapprocher de Dieu. Dans le premier paragraphe du premier chapitre du premier livre, parlant de la faiblesse des connaissances humaines, évoquant celles données par Dieu, il explique : « Davantage, par les biens qui distillent du ciel sur nous goutte à goutte, nous sommes conduits comme par petits ruisseaux à la fontaine »12. La nature parle mieux de Dieu que les hommes : « il n'y a aucune langue humaine qui fût suffisante à exprimer une telle excellence, voir seulement pour la centième partie. Et il n'y a nul doute que Dieu nous veuille occuper continuellement en cette sainte méditation : à savoir que quand nous contemplons les richesses infinies de sa justice, sagesse, bonté et puissance en toutes créatures, comme en des miroirs, nous seulement nous les regardions légèrement, pour en perdre incontinent la mémoire, mais plutôt nous nous arrêtions longuement à y penser et ruminer à bon escient, et en ayons continuelle souvenance »13.

Dans Les mots et les choses, Michel Foucault explique que le XVIe siècle hérite de l'Antiquité l'idée que « le monde est couvert de signes qu'il faut déchiffrer »14 qui forment un miroir de l'ordre de Dieu : « de loin le visage est l'émule du ciel, et tout comme l'intellect de l'homme reflète imparfaitement , la sagesse de Dieu, de même les deux yeux, avec leur clarté bornée, réfléchissent la grande illumination que répandent , dans le ciel, le soleil et la lune ; la bouche est Vénus, puisque par elle passent les baisers et les paroles d'amour ; le nez donne la minuscule image du sceptre de Jupiter et du caducée de Mercure »15. Depuis l'Antiquité « le langage vaut comme le signe des choses. Il n'y a pas de différence entre ces marques visibles que Dieu a déposées sur la surface de la terre, pour nous en faire connaître les secrets intérieurs, et les mots lisibles que l'Ecriture ou les sages de l'Antiquité, qui ont été éclairés par une divine lumière, ont déposés en ces livres que la tradition a sauvés. Le rapport aux textes est de même nature que le rapport aux choses ; ici et là, ce sont des signes qu'on relève »16. Calvin hérite de cette vision du monde. Pourtant, il participe à l'émergence d'une nouvelle façon de voir.

II/ La nature et le pouvoir de l'homme : un double mouvement de domination et de responsabilité au sein d'un ordre voulu par Dieu

1- l'homme et la nature : deux places dignes mais distinctes

L'homme est clairement création de Dieu : « vu nous sommes sa facture, que de droit naturel et création nous sommes sujets à son empire »17. Mais Calvin considère-t-il l’humain comme le centre de la Création ? Parce qu'il est créé au sixième jour, est-il l'aboutissement de la création ? Ce n'est pas la première explication que donne Calvin au choix du sixième jour par Dieu pour créer l'homme. Il évoque d'abord la bonté de Dieu : « Or, en l'ordre des choses crées nous avons à considérer diligemment l'amour paternel de Dieu envers le genre humain, en ce qu'il n'a point créé Adam jusqu'à ce qu'il eut enrichi le monde, et pourvu d'abondance de tous biens. (...) Maintenant puisqu'il a différé de créer l'homme jusqu'à ce qu'il eût disposé le cours du soleil et des étoiles pour notre usage, qu'il eût rempli les eaux et l'air de toute sorte de bétail, qu'il eut fait produire toutes sortes de fruits pour nous alimenter : en prenant tel soin d'un bon père de famille et pourvoyable, il a montré une merveilleuse bonté envers nous. »18 Il n'en reste pas moins que pour Calvin : « Finalement, en créant l'homme, il a fait un chef-d'oeuvre d'une plus excellente perfection que toute le reste, à cause des grâces qui lui sont données. »19 Le fait d'être « image de Dieu » lui donne également un statut spécial par rapport aux animaux. Certes, il précise que « la forme corporelle, en tant qu'elle nous distingue et sépare d'avec les bêtes brutes, ne nous conjoigne tant plus à Dieu et nous fasse approcher de lui ». Mais le siège de cette image est d'abord l'âme, image spirituelle : « l'homme a la tête levée en haut, et les yeux dressés au ciel pour contempler son origine, alors que les bêtes ont la tête penchée en bas »20. C'est le statut interrogatif – et non puissant ou dominateur - de l'homme qui le fait d'abord « image de Dieu ».

Certes, Calvin répète à plusieurs que Dieu a créé toutes choses pour l'homme, pour son profit et son salut (I.14,22 ; I.16,6). Il comprend Genèse 1,28 et 9,2 comme le fait que « toutes créatures du monde nous sont assujetties »21. Mais évoquant cela, Calvin précise immédiatement que cela montre montre moins le pouvoir de l'homme que la bonté de Dieu...

Pour autant, comme on l'a vu, la nature est miroir des grâces de Dieu. Bien plus, les espèces diverses ont chacune une place unique : Dieu « a produit tout genre d'animaux tant que de créatures sans âmes, et qu'il a distingué par un ordre admirable cette variété infinie des choses que nous voyons, qu'il a assigné à chaque espèce sa nature, qu'il leur a ordonné leurs offices, qu'il leur a déterminé leurs places et demeures. Et bien qu'elles soient toutes sujettes à la corruption, néanmoins, il a mis ordre par sa providence qu'elles entretiennent jusqu'au dernier jour »22. Les plantes et les animaux ont une place propre, décidée par Dieu, indépendamment de l'homme.

Par ailleurs, parce que face à la grandeur de Dieu, tout est minuscule et que l'homme réalise son injustice et sa souillure, il rejoint ce qu'il y a de plus immonde ou de plus brillant dans la nature, également minuscule face à Dieu : « l'homme qui n'est que ver et pourriture » ; « le soleil aura honte, et la lune sera confuse, quand le seigneur des armées régnera, c'est à dire quand il déploiera sa clarté »23. L'homme et la nature se rejoignent dans une égale indignité face à la grandeur de Dieu.

2- Un monde dans lequel règne Dieu

Le maître du monde n'est pas l'homme, mais bien Dieu qui « conduit la machine du monde, et toutes ses parties d'un mouvement universel »24. Calvin se démarque fortement de ce qu'il décrit comme une maîtrise « quasi-assoupie » chez les philosophes grecs. Il évoque l'image du maître de navire qui intervient à tout instant pour imprimer le mouvement au bateau. Dieu reste actif dans sa création. Chaque événement est gouverné par le « conseil secret de Dieu »25 : si quelqu'un est attaqué par les brigands ou rencontre des bêtes sauvages, s'il est jeté en la mer par les tempêtes, si la vague de mer le jette dans le port... « il est aussi certain qu'il ne tombe pas une goutte de pluie sans qu'il l'ait ordonné en particulier »26. Cela pose bien sûr la question du libre-arbitre de l'homme, que nous ne traiterons pas ici mais que nous reprendrons plus loin sous la question de la responsabilité de l'homme dans la création.

Les créatures de la nature - sans d'âme – sont qualifiées du terme – laudateur pour Calvin - d' « instrument de Dieu », à l'instar du Soleil pour lequel Calvin écrit un étonnant hommage : « Il n'y a vertu si noble ni admirable entre les créatures qu'est celle du soleil. Car outre qu'il éclaire le monde entier de sa lueur, quelle vertu est-ce de nourrir et végéter par sa chaleur tous animaux, d'inspirer par ses rayons fertilité à la terre, en échauffant la semence qu'on y jette ? Après, la faire verdoyer de beaux herbages qu'il fait croître, en leur donnant toujours nouvelle substance, jusqu'à ce que le blé et autres grains se lèvent en épi... »27

Si Dieu dirige tout, l'homme est bien incapable de saisir l'intention de Dieu derrière ces actes. Il serait bien prétentieux s'il voulait s'y essayer et doit donc agir non pas en fonction de cette intention inconnaissable, mais selon les Ecritures, nouvel étalon du regard sur le monde.

N'y-a-t-il pas là deux conséquences importantes, l'une épistémologique, l'autre éthique ?

D'abord, on peut se demander si Calvin n'est pas en train d'opérer une rupture épistémologique avec l'ordre ancien de la connaissance évoqué précédemment comme celle d'un monde couvert de signes qu'il faut déchiffrer. Comme l'explique Michel Foucault, la logique de la divination « supposait toujours des signes qui lui étaient antérieurs : de sorte que la connaissance se logeait tout entière dans la béance d'un signe découvert ou affirmée ou secrètement transmis. Elle avait pour tâche de relever un langage préalable réparti par Dieu dans le monde ; c'est en ce sens que par une implication essentielle elle devinait, elle devinait du divin. Désormais, c'est à l'intérieur de la connaissance que le signe commencera à signifier : c'est à elle qui empruntera sa certitude ou sa probabilité. Et si Dieu utilise encore des signes pour nous en parler à travers la nature, il se sert de notre connaissance et des liens qui s'établissent entre les impressions pour instaurer dans notre esprit un rapport de signification »28.

Calvin ne fait pas autre chose quand dans l'Institution chrétienne, il évoque le soleil, non pas comme signe divin se suffisant à lui-même mais en lien avec sa place dans texte de la Genèse, le soleil et la lune à travers Esaïe, et tout un vocabulaire de la nature qui tient autant à la société largement agricole de son temps, au public y compris paysan auquel il s'adresse, qu'à la référence permanente aux Ecritures. Certes, la gloire de Dieu peut se lire à travers les signes répartis dans la nature. Mais cette lecture a pour lunettes le seul message explicite laissé à l'homme par Dieu : l'écriture, la connaissance.

A la suite de Calvin, les naturalistes protestants du XVIe siècle vont conserver cette approche de la nature comme louange voir miroir de la beauté divine, le signe visible de l'action invisible de Dieu dans le monde, le tout réglé par l'Ecriture. Les réformateurs s'appuient notamment sur la lecture des psaumes, comme le psaume 104 qui vante la diversité de la nature et la louange à Dieu qu'elle représente. Otto Schaefer souligne que « cette tradition d’un va-et-vient entre lecture biblique et regard naturaliste perdure dans le protestantisme en tout cas jusqu’au XIXe siècle et parfois au-delà, elle joue un rôle déterminant dans la découverte des Alpes et de l’alpinisme (Scheuchzer, Haller, Saussure, Rambert), dans l’émergence de la protection de la nature à cette époque (tant les Etats-Unis que la Suisse romande en fournissent des illustrations très concluantes). Les deux épithètes de Genève – « cité de Calvin » et « cité des botanistes » - présentent entre eux un rapport non pas fortuit, mais essentiel ! »29.

Il y a continuité et rupture avec l'idée patristique que la nature serait un deuxième livre ouvert à côté de celui des Ecritures : le livre de la nature est certes un deuxième livre, mais il se lit avec celui des connaissances, révélée hier, scientifique aujourd'hui. Peut-être même, le jeu se joue-t-il rapidement à trois : la nature, les écritures, la science. Naîtrait ainsi de la Réforme dès le XVIIe, ce qu'Otto Schaefer a appelé une « zone de négociation interprétative tout à fait originale entre son élan théologique propre et les sciences naturelles et les disciplines naturalistes naissantes. Si Dieu n'est pas forcément là, où l'on pensait, s'il se révèle dans l'écoute renouvelée de sa parole, surprenant en somme, à la fois rassurant et intrigant dans sa nouveauté, pourquoi n'en serait-il pas ainsi de la vérité des choses de la nature ? »30.

La deuxième rupture qu'entraîne Calvin est éthique. La maîtrise de Dieu sur le monde, l'incapacité de l'homme de déchiffrer les intentions de Dieu sinon par les écritures met l'homme dans une nouvelle situation. L'homme n'est pas exonéré de sa responsabilité – à la différence de la toute puissance de Dieu telle qu'elle était conçue jusqu'à Calvin - puisqu'il est mis en situation d'agir en fonction des Ecritures tout en admirant la gloire de Dieu et les preuves de son existence dans la nature. En revanche, sa prétention à comprendre et diriger le monde est relativisée.

L'humain est ainsi appelé en même temps à une attitude de responsabilité et de modestie. Il est invité à agir en chrétien et à faire confiance. Dans cette « théologie de la providence », la nature et l'homme sont intimement liée sous la direction de Dieu. Cette vie imparfaite et déchirée est rapiécée en permanence par Dieu. L'homme face à elle n'est pas appelée à un seul utilitarisme : sa beauté, ce qu'elle dit de Dieu sont importants pour lui. L'homme à un rôleà jouer sur la scène de ce théâtre dont Dieu a tracé des limites qu'il doit respecter.

3- La responsabilité d'un « bon usage des biens terrestres »

Calvin précise les limites de cette action dans le chapitre X du troisième livre de l'institution Chrétienne. Il lui semble nécessaire de développer une « doctrine de l'usage des biens terrestres », non pas pour éviter ou limiter une crise écologique qui n'est pas encore d'actualité, mais pour « user de ces biens de telles sortes qu'ils avancent plutôt notre course [vers le royaume céleste] qu'ils ne la retardent »31. Sans plus le développer, Calvin en fait donc un enjeu dans l'avancement du Royaume. L'enjeu écologique se présente alors – y compris – pour nous aujourd'hui comme un enjeu pour le sens de la vie de l'homme, pour la fidélité à sa vocation.

Contrairement, à l'image que l'histoire a retenu, Calvin critique moins longuement le risque d' « intempérance », de « lâcher la bride à la chair » selon la conscience de chacun que celui d'une trop grande sévérité. Il réfute l'idée de ceux pour qui « nous sommes dans l'obligation de nous abstenir de toutes choses dont on se puisse passer » : « A les en croire, à grand'peine serait-il licite de rien ajouter au pain bis et à l'eau ! ». Se référant à Saint Paul, il appelle à « user de ce monde-ci, ni plus ni moins que si nous n'en usions point, et qu'il faut acheter les héritages de la même manière qu'on les vend »32. « User de ce monde-ci, ni plus ni moins que si nous n'en usions point », sentence qu'il reprendra ensuite comme règle particulière.

Avant même d'énoncer quatre règles, il en énonce une générale : user de toute chose selon le but pour lequel Dieu les a créé, reprenant en cela une idée déjà présente chez Thomas d'Aquin. Les aliments l'ont été pour notre alimentation, mais aussi pour notre plaisir et notre récréation ; les vêtements pour la nécessité mais aussi pour la décence, les herbes, les arbres et les fruits pour les usages pratiques mais aussi pour le plaisir de leur vu et de leur odeur, etc. Peut-on trouver dans cet usage de la nature selon la façon qu'a eu Dieu de les destiner, en y incluant une part de contemplation et de plaisir, une critique pour certains usages actuels des biens naturels qui nous paraissent loin de leur destination initiale, comme dans le cas des OGM, de l'alimentation carnivore des vaches ou de l'usage des céréales à des fins de carburants ? Sans doute cela se heurte-t-il à l'impossibilité de savoir le but dans lequel Dieu les a créé, puisque nous n'en connaissons que les usages que nous en avons jusque-là, difficulté de savoir ce qui est naturel ou non, même si nous faisons appel aux Ecritures. Peut-être alors, les autres règles énoncées par Calvin peuvent nous aider.

Les cinq règles qu'énonce Calvin ont un but explicite : tenir l'homme dans un comportement décent. Ni trop rigoureux - « sinon qu'ayant dépouillé l'homme de tout sentiment, elle le rende semblable à un tronc de bois »- ni trop laxiste, « aller au-devant de la concupiscence de notre chair, qui se déborde sans mesure si elle n'est tenue sous bride »33.

  • Première règle : « En toute chose, nous devons discerner l'auteur et lui rendre grâce »34. Certes, les aliments ont été non seulement pour notre nourriture mais pour notre plaisir et notre récréation, mais si nous en abusons – il donne l'exemple du vin ! – nous ne serons plus en état de rendre grâce à Dieu. Les vêtements ont été faits pour nous vêtir, mais aussi pour que nous soyons honnêtes et décents, mais si nos yeux sont « fichés par la magnificence de nos vêtements », regarderons-nous Dieu ? Si les hommes « assujettissent tous leurs sens à délices, en telle sorte que leur esprit y est enseveli », ne transforment-ils pas en idoles ceux qui se « délectent tellement en or, marbre et peintures » ? Comment mieux dénoncer la fascination de nos contemporains pour les objets, la consommation, les « people » ? L'usage des biens de la nature dans un esprit de puissance de la part des humains et des industries ?

  • Deuxième règle : « Nous devons user de ce monde comme n'en usant pas ». Calvin reprend donc comme une règle particulière ce qu'il énonçait tout à l'heure comme une maxime générale. Comme pour Paul selon qui (1 Cor. 7, 29-31) il faut se marier comme s'ils ne se mariaient pas, il faut user de ce monde sans se laisser piéger par les réalités matérielles du monde et donc user modérément de l'abondance et du superflu pour toujours rester concentré sur son âme. Calvin résume l'idée par cette formule : « qu'ils se permettent que le moins qui leur sera possible (...) qu'ils soient vigilants à retrancher toute superfluité et vain appareil d'abondance. »35 Ce qui peut apparaître comme la marque de la rigueur calviniste ne reprend-il pas du sens dans une société de sur-consommation et de gâchis, où les innovations technologiques servent d'abord à entretenir cette abondance ? La règle du « moins qu'il leur sera possible » n'est-elle pas une alternative au « toujours plus d'efficacité », règle de la société technicienne telle que dénoncée par Jacques Ellul ?

  • Une autre règle lui est jointe, qui pourrait être indépendante : « se passer patiemment de ce qui manque ». Dans un premier temps, Calvin l'énonce ainsi : « que ceux qui sont en pauvreté, apprennent de se passer patiemment de ce qui leur manque, de peur d'être tourmenté d'une trop grande envie ». Faisant explicitement référence à « ceux qui sont en pauvreté », elle laisse à penser que Calvin appelle au respect des inégalités de richesse. Elle prend un résonance différente si l'on cite l'exemple qu'il donne en ayant en tête notre réalité consumériste actuelle : « Celui qui aura honte d'une méchante robe, se glorifiera en une précieuse ; celui qui n'étant point content d'un maigre repas, se tourmentera de désir d'un meilleur, ne se pourra point contenir en sobriété, quand il se trouvera en bon appareil ; celui qui ne se pourra tenir en condition basse ou privée, mais en sera molesté et fâché, ne se pourra pas garder l'orgueil et d'arrogance s'il parvient à quelques honneurs »36. Calvin s'inquiète avant l'heure du développement sans limites des besoins et décrit avec précision la course effrénée des pauvres après les biens que possèdent toujours des plus riches. Il décrit non seulement cette course effrénée - préfigurant la « société de consommation » qui décrira Baudrillard – mais l'influence qu'elle a sur les mentalités. Certes, il y a là une manière conservatrice d'appeler à rester à sa place. Mais reformulée par Calvin à la fin du paragraphe comme une règle de « savoir se tenir modérément en abondance, et avoir bonne patience en pauvreté », elle est aussi une critique des inégalités de richesse excessive, voir un appel à ce que nous appellerions aujourd'hui la sobriété volontaire.

  • Troisième règle : « Nous sommes des administrateurs des biens de Dieu ». Tout nous est donné par Dieu « comme un dépôt dont il nous faudra une fois rendre compte», Dieu qui a en horreur « toute intempérance, orgueil, ostentation et vanité ; de qui nulle gestion n'est approuvée, sinon celle qui est ordonnée à la charité. »37 Que l'on soit croyant ou pas, nous pouvons partager cette idée que la terre nous est confiée et que nous devons rendre des comptes sur son administration, par exemple à nos enfants, ou aux pays du sud qui doivent pouvoir se développer et à qui nous avons volé leur « quota » d'émission de Co2 supportable par l'atmosphère, envers qui nous avons un devoir de « charité » - solidarité pourrait-on dire aujourd'hui. L'intempérance, l'orgueil, l'ostentation et la vanité ne sont-elles pas quelques-uns des comportements – il faudrait rajouter l'appât capitaliste du gain – qui sont à l'origine de la crise écologique ? La question de la charité n'a-t-elle pas des échos avec les débats actuels sur le partage des richesses ?

  • Quatrième règle : « regarder sa vocation en tous les actes de la vie ». Là encore, une lecture rapide – et pas forcément fausse – peut laisser à penser qu'il y a un appel à « rester à sa place » : « celui qui se sera de petite estime, se contentera néanmoins paisiblement de sa condition, de peur de sortir du degré auquel Dieu l'aura colloqué »38. Mais Calvin, en cela, n'appelle-t-il également à la dignité de tous, même du plus petit (« il n'y aura oeuvre si méprisée, ni basse, qui ne reluise devant Dieu, et ne soit fort précieuse, moyennant qu'en elle nous servions à notre vocation ») qui aura des résonances écologiques durables. Comme l'écrit Otto Schaefer « en lisant des ouvrages naturalistes du XVIe siècle on est frappé par la récurrence de certains motifs théologiques, par exemple celui qui défend la dignité de la petitesse et de la laideur. Olivier de Serres (1539 – 1619), père de l’agronomie française, vante par exemple dans son monumental « Théâtre d’agriculture » les mérites du ver à soie dont la laideur n’empêche pas que Dieu l’ait choisi pour vêtir les princes et les rois. »39On pourrait également évoquer les écrits d'Olivier Abel sur les lichens40.

Cette règle est aussi un appel à la cessation des tribulations humaines qui prend tout son sens dans notre période de précarité des conditions et de changement permanent obligatoire : Dieu connaît « combien l'entendement de l'homme brûle d'inquiétude, de quelle légèreté il est porté ça et là, et de quelle ambition et cupidité il est sollicité à embrasser plusieurs choses diverses tout ensemble (...) Chacun donc est réputé à son endroit que son état lui est comme une station assignée par Dieu, pour qu'il ne voltige et tourne ça et là inconsidérément tout le cours de sa vie ». Une lecture contemporaine ne peut-elle y lire une critique, à la fois de la course permanente aux « opportunités de carrière », qui voit les cadres supérieurs changer d'emploi tous les deux ans, et de la pression à l'employabilité qui ferait obligation aux salariés d'accepter des contrats de plus en plus précaires et n'importe quel poste qui leur serait proposé par l'administration ? N'y-a-t-il pas quelque chose de subversif dans cette sentence que « Dieu commande à chacun de nous de regarder sa vocation en tous les actes de la vie » ? Tout ce que ce fais peut-être ma vocation, mais ce que je fais l'est-il ? Est-ce que je le fais par vocation ou uniquement parce que j'y suis obligé, par ma précarité ou ma volonté de ne rater aucune opportunité de carrière ?

Conclusion : Quel regard ?

User de ce monde comme n'en usant pas, n'est-ce pas la première formulation moderne d'un appel à la sobriété volontaire qui permet de laisser le monde dans l'état dans lequel nous l'avons trouvé, c'est à dire avec une empreinte écologique zéro ? Notre planète est petite, ses ressources sont limitées, et la sur-consommation d'un pays a des conséquences pour toute la planète. N'est-ce pas parce que nous sommes maintenant mis en face de la finitude du monde, de sa petitesse que reprennent sens les réflexions de Calvin qui réfléchissait pour des petites communauté, pour une société aussi petite que Genève, même si l'Institution est publiée alors qu'il est encore à Noyon.

Calvin hier comme les partisans de la décroissance aujourd'hui sont accusés de vouloir brider le bonheur, de vouloir construire une société d'ascète. Ce serait mal lire Calvin – mais aussi les partisans de la Décroissance – qui dénonce autant les ascète que les athlètes, ceux qui se perdent dans les biens du monde comme ceux qui s'en privent. Il faut sans doute reprendre chez Calvin des choses simples – regarder les choses comme image du créateur, réfléchir à nos actes en fonction de notre vocation, gérer le monde et non le dominer, rendre compte de nos actes, gérer pour la charité, limité les inégalités de richesse... – mais aussi relire ce qu'on s'attend le moins à y trouver : l'appel au plaisir. L'appel à la simplicité du plaisir de regarder la nature, de profiter de ses goûts et ses odeurs, l'émerveillement devant les résultats de l'activité solaire... Nous avons avancé la piste que Calvin préfigurait une nouvelle façon de regarder le monde et la nature. C'est peut-être cette piste qui reste la plus fructueuse : pour changer notre rapport au monde, comme le regarder différemment aujourd'hui ?

Bibliographie

Calvin (Jean) — Institution chrétienne. Genève, Labor et Fides, 1955.

Chenu (M.D) — St Thomas d'Aquin et sa théologie. Paris, Le Seuil, 1959.

Foucault (Michel) — Les mots et les choses. Paris, Éditions Gallimard (Nrf), 1966.

Abel (Olivier) — De l'amour des ennemis. Paris, Albin Michel, 1966.

Schaefer (Otto), Lavignotte (Stéphane) — « Environnement et développement durable : une spécificité protestante ? », in Information Evangélisation, n°2 (avril 2008), pp. 29-32.

Bastaire (Hélène et Jean) — Pour une écologie chrétienne. Paris, Les éditions du Cerf, 2004.

1L'institution, I.1,1 - p.3

2L'institution, I.1,1 - p.7

3L'institution I.2,1 - p.6

4L'institution I.5,1 - p.17

5L'institution I.5,1 – p.18

6L'institution I.5,3 - p.19

7L'institution I.5,5 - p.22

8L'institution I.5,5 - p.23

9L'institution I.5,12 – p.24

10L'institution I.14,20 - p.128

11 L'institution III.10,2 - p.188

12L'institution I.1,1 - p.3

13L'institution I.14,21

14Michel Foucault, Les mots et les choses, NRF, Editions Gallimard, Paris, 1966, p.47

15Michel Fouacault, ibid. , p.34

16Michel Foucault, ibid., p.48

17L'institution I.2,2 - p.7

18L'institution I.14,2

19L'institution I.14,20 - p.129

20L'institution I.15,3 - p.136

21L'institution I.14,22 - p.131

22L'institution I.14,20 - p.128-129

23L'institution I.1,3 - p.5

24L'institution I.16,1

25L'institution I.16,2

26L'institution I.16,5

27L'institution I.16,2

28Michel Foucault, ibid., p.73

29Otto Schaefer, Stéphane Lavignotte, Environnement et développement durable : une spécificité protestante ? Information Evangélisation n°2, avril 2008, p31

30Otto Schaefer, Stéphane Lavignotte, ibid. , p.30

31L'institution III.10,1, - p.186

32Ibid., p186-187

33L'Institution III.10,3 - p. 188

34L'Institution III.10,3 - p.189

35L'Institution III.10,5a - p.190

36L'Institution III.10,5b - p.190

37L'Institution III. 10, 3 - p.190

38L'Institution III. 10,6 - p.191

39Otto Schaefer, Stéphane Lavignotte, ibid. , p. 30.

40Olivier Abel, De l'amour des ennemis, Albin Michel, Paris, 2002, p. 336