A la grande époque de l'antiracisme, la tolérance n'avait pas bonne presse. Dans ces années 80, laisser vivre des idées ou laisser faire des façons d'agir différentes des siennes, voir qu'on désapprouvait, tolérer donc, n'était pas suffisant. Il fallait rencontrer, comprendre, accepter.

Aujourd'hui, dans le débat sur la burqua, pas question d'accepter ou de rencontrer. Même pas de tolérer. Paradoxalement, pour tolérer dans le post-moderne XXIe siècle, allons-nous devoir le faire d'une façon archaïque, comme à l'époque des guerres de religions qui vit naître cette idée ?

Lors d'un récent colloque à l'Institut protestant de théologie de Paris sur Calvin et Hobbes, le philosophe Ghislain Waterlot a rappelé que le XVIe siècle avait une conception plus rugueuse que la nôtre de la tolérance. La tolérance était alors une endurance face à des choix dont on disait haut et fort qu'ils ne devraient pas être. Ce n'était pas par gentillesse qu'on ne les interdisait pas, mais parce que les interdire aurait causé plus de désagrément que laisser faire. On était également persuadé que cette pratique finirait par disparaître, puisque dans l'erreur. Cette conception archaïque n'a-t-elle pas l'avantage de prendre en compte les sentiments réels de beaucoup de nos contemporains ? Elle prend en charge la réaction initiale face à une femme en burqua : le choc, l'inquiétude, le refus. Cette tolérance n'implique pas de considérer cet habit comme acceptable : on laisse faire parce qu'il y aurait plus de désagréments à l'interdire (renvoyer des femmes chez elles, stigmatiser une communauté, rentrer dans une logique dangereuse d'ingérence dans les modes de vie...) que le contraire. Surtout, cette logique nous invite à redonner de la place au temps dans notre vivre ensemble. L'endurance qui nous oblige à accepter les gens qui nous bousculent dans le métro, téléphonent dans le train ou portent des habits qui nous choquent n'est plus une faiblesse mais une vertu. Autre place laissée au temps : puisque la raison républicaine française est persuadée d'être le point de vue supérieur qui finira par triompher pour tous et partout, persuadons-la qu'elle y arrivera aussi face à l'archaïque burqua. Bien sûr, ce dernier point est l'une des nombreuses illusions nécessaires au vivre ensemble, comme il était illusoire au XVIe siècle de croire que la diversité religieuse, si dure alors à tolérer, serait passagère. Mais donner du crédit à cette illusion, à cette tolérance faible en « amour des ennemis », ne nous permettrait-elle pas de calmer le jeu et d'entrer dans la question de fond : pourquoi en temps de paix, notre société a-t-elle besoin d'une tolérance de sortie de guerre civile ?

Stéphane Lavignotte est pasteur de la Mission populaire de La Maison Verte (Paris 18e)