Les frontières étaient un lieu, elles sont devenues des personnes : les "postes-frontières" ont été remplacés par les "potes-frontières". Certes, la peur du viol de nos  frontières perdure et on construit toujours des lignes Maginot, aussi inefficaces que criminelles. Mais cette peur des "féroces soldats qui viennent jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes" résonne désormais à l'intérieur, comme un long et sinistre écho. Le regard suspicieux du douanier est multiplié par ceux des centaines de milliers de policiers et de gendarmes dans les rues, les gares, les trains, les métros. On n'est plus suspect pour ce que l'on fait - passer illégalement la frontière -, mais pour un corps, un être.

Hier, l'angoisse nationale était la pénétration du territoire français par des troupes étrangères. Aujourd'hui, c'est la pénétration du « corps de la nation »* par des gênes étrangers. Le corps blanc de la nation "France" n'ose s'avouer cette nouvelle réalité qui réveille chez lui une vieille angoisse : déjà  pénétré et ensemencé, il a commencé à changer de couleur. Espérant ralentir l'inéluctable, les défenseurs de la frontière la déplacent jusque dans l'intime. Les "potes-frontières" sont désormais suspects par leur tendresse, leur sang, leur sperme, leurs menstrues.

De nouvelles figures fantasmatiques de cette contamination apparaissent. Le garçon arabe symbole du viol comme l'est l'homme noir aux Etats-Unis. La famille sans-papiers et sa ribambelle d'enfants. Le couple mixte toujours suspect de mariage blanc. L'homme musulman potentiellement polygame, cachant des blanches sous une burqua. Les femmes se trouvent au centre du dispositif : tout d'un coup de bonnes âmes, jusque là peu engagées dans le féminisme, partent en guerre contre les mariages forcés, la polygamie, le port du voile ou de la burqua ; la burqua, ça c'est une frontière facile à surveiller  !

Il faudrait sortir de cette logique du « corps de la nation » pour défendre celle de la nation comme contrat rénégocié en permanence, convergence des volontés, histoire commune en construction. Mais puisqu'on nous impose une politique des corps, répondons par une autre politique des corps qui pourrait nous ramener à une politique du contrat. Au corps réduit au biologique, opposons les corps qui parlent, tissent des relations, construisent des histoires. C'est bien plus que l'épaisseur d'une frontière, c'est déjà l'épaisseur de la vie : "nous vivons un nouveau corps social, nos vies (se) passent (de) vos frontières".

*Stéphane Lavignotte, « Vivre égaux et différents », Editions L'atelier, Paris, 2008.

Remise à jour d'une chronique parue dans "Causes commune", journal de la Cimade.