On voit l'un des deux qui appelle l'autre par téléphone, ce dernier étant comme le service aprés-vente des émissions de télé, le premier donnant ses critiques, remarques, comme quand on est content ou pas d'un produit.

Les blagues sont très inégales, pas toujours légères, parfois franchement dadaïstes. Quand Omar qui est noir, joue au noir, c'est souvent la pire des caricatures, qui ferait passer le "yabon banania" pour un monument de politiquement correct. Quand l'un ou l'autre joue à l'homosexuel, c'est a peu prés aussi léger que la cage aux folles. Ces carricatures là, on les connait. On caricature toujours les femmes, les personnes noirs ou arabes ou les homos.

Mais ce que j'aime c'est que Fred fait le blanc. Et Omar et Fred font l'homme, et font l'hétéro. Et ils les caricaturent.

Il grossit les traits du blanc dans sa supériorité si évidente pour lui-même. L'hétéro dans son machisme facile. L'homme y compris dans sa difficulté à devoir être un mec, un vrai. A travers leur humour, Omar et Fred arrivent à renverser le miroir et à nous poser quelques questions de fond.

Ils nous rappellent que toutes ces identités ont une part de performance, au sens théâtrale, au sens du performatif : des mots et des gestes qui font advenir la réalité, comme "Je vous déclare mari et femme" fait advenir le couple marié.

Ils renversent nos évidences. On se dit que c'est dur d'être une femme dans l'entreprise, en politique. Mais ne devrait-on pas se demander pourquoi c'est si facile d'y être un homme ?
On parle du « problème noir » en France, on se demande ce qu'est « être noir ». Mais pourrait-on poser la question d'être blanc, ce que ça signifie, ou s'il n'y a pas un « problème blanc », qu'on pourrait nommer discrimination ? (voir là-dessus les excellents écrits de Pierre Tévanian).

On parle du douloureux problème de l'homosexualité, certains s'inquiètent du fait que l'homosexualité puisse devenir un modèle pour les adolescents si le mariage était ouverte aux personnes gays et lesbiennes. Mais l'hétérosexualité, ce qu'elle installe de domination dans les rapports homme-femme par exemple, les cases dans lesquels beaucoup d'hommes ou de femmes se sentent à l'étroit, tout ça n'est-il pas un douloureux problème ? Compte tenu de son bilan en terme de névroses, la famille hétérosexuelle peut-elle se poser en modèle ?

Dans le dernier chapitre du second tome de "la philosophie de la volonté", Paul Ricoeur développe combien "le symbole donne à penser". On n'a pas forcément à chercher derrière le symbole pour découvrir ce qui serait caché, écrit-il. Il nous invite à penser à partir du symbole. Il n'y a pas à chercher ce que voudraient dire Omar et Fred, ce qu'il y a de message caché dans leurs sketchs : sans doute ne veulent-ils que nous faire rire, ce qui n'est ni aisé, ni futile. Mais nous pouvons penser à partir de leur symbolisation de l'homme, du noir, du blanc, de l'homo. Nous sommes mis devant nos évidences, mis au pied du mur de nos certitudes et renvoyés à cela. A ceux qui lui amenaient une femme adultère, Jésus les amenait à penser à partir de leur geste, plutôt qu'à chercher la faute derrière la femme : « Que celui qui n'a jamais pêché jette la première pierre ». Jésus renversait la question, c'était un de ses exercices préférés. Omar et Fred, nous font penser à partir de leurs images, renversent les images.

Et nous, quand les choses nous semblent évidentes, pourquoi ne jouerions-nous pas à ce jeu : renverser la question, voir ce que serait le contraire de l'évidence, renverser ou renvoyer la question ? Penser à partir, depuis nos évidences.