L'écologie est au centre des élections régionales. Pas sûr pour autant que les candidats évitent les vieilles et fausses solutions. De ce point vue, la critique apportée par les militants et les intellectuels qui se reconnaissent dans le mot d'ordre de la « décroissance » pourrait être cruelle pour bien des programmes. Mettons-nous dans leurs pas.

L'économie faisant partie des prérogatives des régions, les grands listes placent au centre de leur programme le développement de l'attractivité des régions, le développement économique à tout prix. En dehors même du non-sens d'une concurrence des régions les unes contre les autres, ces mots d'ordre montrent combien les vieux partis ont du mal à se débarrasser de l'idolâtrie des Trente Glorieuses de la croissance pour la croissance : c'est pourtant le gaz carbonique rejeté durant cette période qui aujourd'hui sature l'atmosphère et crée la crise climatique. Une croissance infinie dans un monde fini a-t-elle encore un sens ?

Les plus modernes parleront de « croissance verte », guère plus crédible que feu la guerre propre : la nouvelle économie s'ajoute plus à l'ancienne qu'elle ne la remplace et surtout ce modèle est victime de ce que les objecteurs de croissance ont identifié comme « l'effet rebond ». Prenons l'exemple de l'automobile : chaque voiture pollue moins – ce qu'on appelle « l'éco-efficience » - mais comme il en y a de plus en plus, au total, le secteur automobile pollue plus... Si les régions veulent soutenir l'éco-efficience des entreprises et des infrastructures, cela n'aura de sens en terme d'économie des matières premières et de réduction des émissions de Co2, que si en même temps elles s'engagent dans un frein voir une décroissance des activités polluantes et énergivores.

Les transports – autre prérogatives des régions – illustrent également combien l'enfer écologique est pavé de bonnes intentions vertes. Apparemment, quelle meilleure idée que de développer les transports en commun pour offrir une alternative à l'automobile ? Mais si les habitats continuent à se disperser, si les personnes logent toujours plus loin de leur lieu de travail, l'effet rebond pointera le bout de son nez. Une politique écologique consiste-t-elle à développer tous azimuts les transports – même écologique ? Ou à réduire les mobilités, en particulier les mobilités contraintes, quand par exemple on habite loin de son travail parce que plus prés, l'immobilier est plus cher ? Une politique de la décroissance est alors moins une politique de transport qu'une politique d'aménagement du territoire : faire que dans les mêmes zones cohabitent emplois et logements, développer le logement social là où il y a de l'emploi et inversement, enrayer la spéculation immobilière, faciliter les déménagements... et faire décroître une région aussi monstrueuse que l'Ile-de-France. Ne faudrait-il pas aussi appliquer aux transports la revendication des objecteurs de croissance d'une « gratuité de l'usage et du renchérissement du mésusage » ? Comme il n'est pas logique qu'on paie le même prix l'eau pour remplir une piscine ou laver ses enfants, est-il juste que le cadre supérieur qui a choisi d'habiter en Vallée de Chevreuse alors qu'il travaille à Paris paie son kilomètre de transport le même prix que l'habitante de Sarcelles qui n'a pas choisi ni d'y habiter ni d'aller tous les jours à Paris pour nettoyer le bureau du premier ? Comme la contrainte écologique oblige à ce que les pays riches décroissent pour que les pays du Sud puissent se développer, il faut que les mobilités inutiles (de luxe ou contraintes) décroissent pour que puissent se développer les transports vers les quartiers délaissés ou interbanlieues.

Lors de ces élections, on entendra dire que, parce que nous sommes tous sur la même planète, les questions écologiques sont d' « intérêt général », au-dessus des clivages politiques. Mais au prisme de la décroissance, on voit bien que ces questions même au niveau local ne sont ni au-dessus des clivages sociaux, ni des intérêts divergents entre le capital d'un côté, la majorité de la population, l'environnement, la qualité de vie de l'autre. Les candidats de la gauche sauront-ils mettre en avant cet « intérêt écologique de classe » ? Ce dernier est celui de la majorité de la population : il peut être le ciment non seulement de majorités électorales mais le moteur d'un engagement du plus grand nombre, pour ses propres intérêts et, dans le même temps, ceux de la planète.

Stéphane Lavignotte, pasteur, militant écologiste et chroniqueur pour Témoignage Chrétien, vient de publier « La décroissance est-elle souhaitable ? », Petite encyclopédie critique, Textuel.