«Au début, j'ai cru que c'était un joueur de l'équipe réserve du PSG. Mais en réalité, il est premier secrétaire de la section de Villiers-le-Bel. Ça change tout !» a déclaré le maire UMP de Franconville, jeudi, à propos Ali Soumaré, tête de liste du Parti socialiste dans le Val d'Oise dans les régionales.

Un noir comme Ali Soumaré, pour le maire UMP et blanc de Franconville, spontanément, c'est un footballeur. Il faut une circonstance exceptionnel pour que ce soit une tête de liste à une élection.

Croisons maintenant cette déclaration avec celle de Georges Frêche. Laquelle me demanderez-vous ? Celle où il dit qu'il ne votera pas pour Laurent Fabius, d'origine juive, par ce qu'il n'a pas une tête très catholique ? Celle où il traite des harkis de sous-hommes ? Un pasteur de la Cimade de nazi (les protestants sont allemands et les allemands nazis, donc...)

Non, celle où il trouvait qu'il y a trop de noirs dans l'équipe de France.

Donc pour le maire UMP de Franconville, un noir c'est forcément un footballeur.

Et pour le président socialiste de la région Languedoc Roussillons, il y a trop de footballeurs noirs.

Bref, les noirs, ces deux hommes nous disent dans leur stéréo raciste, que les noirs n'ont une place nulle part - « footbaleur peut-être ? non, finalement pas ça non plus » - qu'il y en toujours trop, qu'ils sont toujours trop visibles.

D'ailleurs, regardez les plateaux télés, les journalistes qui présentent les journaux, les rôles principaux des films, les assemblés d'élus - le public lors de ce meeting UMP où la phrase a été prononcée - regardez ce monde idéal qu'est celui des médias et des responsables de ce monde. Dans ce monde idéal, il n'y a pas de noirs.

Pierre Tévanian, dans son petit livre « la mécanique raciste »(1) faisait remarquer combien le racisme se nourrit qu'une partie de la population soit comme une série de corps invisibles. Un racisme insidieux : pas seulement le racisme qui ne voit l'autre que comme un corps dangereux, hurlants mais le racisme qui ne voit pas l'autre. Et quand il se rend visible de manière impossible à ne pas voir – parce qu'il est tête de liste à une élection, parce qu'il joue dans l'équipe de France de football – alors il faut dire qu'il doit être invisible. Quand il se fait entendre de manière à forcément être entendu – Marie N'Diaye et ses déclarations avant son prix Goncourt – il doit se taire.

Cette problématique a déjà été posée par les noirs américains dans les années 60, et plus particulièrement par Ralp Ellison dans son livre « Homme invisible, pour qui chantes-tu ? ». Ralph Ellisson parle de l'oeil externe, et de l'oeil interne qui sélectionne ce que voit le premier. Et rend invisible une partie du visible. Il écrit : « Je suis un homme invisible. Non, rien de commun avec ces fantômes qui hantent les romans d'Edgar Allan Poe. Rien à voir non plus, avec les ectoplasmes de vos productions hollywoodiennes. Je suis un homme réel, de chair et d'os, de fibres et de liquides – on pourrait même dire que je posséde un esprit. Je suis invisible, comprenez bien, simplement parce que les gens refusent de me voir. Comme les têtes sans corps qu'on voit parfois dans les exhibitions foraines, j'ai l'air d'avoir été entouré de miroirs de gros verres déformant. Quand ils s'approchent de moi, les gens ne voient que mon environnement, eux-mêmes ou les fantomes de leur imagination – en fait ils voient tout et n'importe quoi, sauf moi. »

(1) Pierre Tévanian, La mécanique raciste, Editions Dilecta, 2008. Poster un nouveau commentaire