Des religieux bien trop modernes…
Par Editeur le mardi 22 décembre 2009, 08:11 - théologie et genres - Lien permanent
En croyant que ce qui existe ici et aujourd’hui a existé partout et toujours, ils réduisent la famille à une conception très moderne et très occidentale de la famille. L’anthropologie, l’histoire, la simple observation de la réalité qui nous entoure nous montrent pourtant - et pas seulement dans d’autres temps ou d’autres civilisations - qu’existent toutes les formes de configuration familiales, de façons de vivre ensemble pour hommes et des femmes : polygamie, polyandrie, famille matrilinéaire, répartitions diverses des taches et des fonctions... S’il faut un spermatozoïde et une ovule pour concevoir biologiquement un enfant, en revanche, il n’y a pas toujours, et pas toujours eu, un homme et une femme pour l’élever. Il n’y a pas besoin d’adhérer à l’ensemble des thèses de Michel Foucault pour reconnaître que ce que nous mettons aujourd’hui derrière les identités «hommes», «femmes», «famille», «homosexualité», «hétérosexualité» émergent au plus tôt avec le XVIIe siècle, s’affirme avec la modernité et que la famille se fixe sur le modèle non plus «élargi» mais nucléaire (papa maman deux enfants, PME) seulement après la deuxième guerre mondiale. Et n’a cessé d’évoluer depuis : les familles monoparentales, recomposées et homo parentales sont dorénavant majoritaires.
Quant au mariage, il est assez comique d’en faire un repère «fondateur» de
l’humanité et de s’appuyer pour cela sur la bible. Avant d’écrire leur texte,
nos brillants auteurs auraient bien fait de rouvrir le-dit livre et ne pas se
contenter de leurs souvenirs de catéchismes. Savez-vous combien de fois est
cité dans la bible cette institution «fondatrice» que serait le mariage ? A
peine quatre fois et le terme «marié» neuf fois. La théologienne lesbienne
Viriginia Ramsey Mollenkott, se penchant sur la famille dans la bible, a
recensé quarante sortes de familles différentes : de la famille élargie à
l’extrême (318 hommes, sans compter femme et enfants dans la maisonnée
d’Abraham !), aux familles polygames ou polyandres, en passant par des mariages
à l’essai, les mariages «platoniques», les unions de force… et bien sûr
quelques histoires entre personnes de même sexe comme David et Jonathan, Ruth
et Noémie… Les pétitionnaires lyonnais en appellent à la Genèse écrivant : «Les
récits fondateurs de l’humanité sont bâtis sur la différence et la
complémentarité de l’homme et de la femme. Les croyants en voient l’attestation
dans les récits de la création (…) Ils sont appelés à s’unir dans le mariage
pour donner la vie et la faire grandir.» La «complémentarité» et la
«différence» sont à ce point mises en avant dans la Genèse que «la femme» est
fabriquée par Dieu à partir d’un bout de chair de l’homme - le clone comme
summum de l’altérité ! La raison évoquée par l’homme pour retenir la femme
comme aide à son goût - «voilà l’os de mes os et la chair de ma chair» - évoque
d’autant moins une insistance sur la différence que cette expression dans
l’ancien Israël désigne l’appartenance à une même famille, un même peuple. Et
comment le texte de la Genèse se termine-t-il ? «Ils furent heureux en se
nourrissant l’un l’autre de leur différence, en respectant ce qu’ils avaient de
spécifique» ? Le voilà clôt par un très très peu altéritaire : «tous deux ne
ferons plus qu’un». L’absence de honte quand «ils se virent nus» (ce n’est
qu’après la «chute» qu’ils cachent leurs sexes) ne signifie-t-il pas le
caractère absolument secondaire du sexuel - et donc de l’altérité sexuelle - à
cette étape initiale de l’histoire mythique de l’humanité ? Enfin, s’ils
fusionnent à qui mieux mieux, en revanche, on cherchera en vain le moment où ce
couple que nos religieux lyonnais considèrent comme la référence absolue du
débat actuel sur la conjugalité se soumettent à ce «socle originel» que serait
le mariage… Comme il serait abusif de faire du Nouveaux testament, une ode au
mariage ou à la famille.
Non seulement Jésus ne célèbre aucun mariage - raison pour laquelle ce n’est
pas un sacrement chez les protestants - mais le Messie a bien peu d’égard pour
sa propre famille. Quand elle vient le sermonner alors qu’il fait du scandale
en ville, il réplique : «Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? Puis,
étendant la main sur ses disciples, il dit : Voici ma mère et mes frères.» Si
le danger est la relativisation de l’institution familiale, il semble que
l’ennemi soit dans la place… On pourrait encore citer Paul qui incite rester
célibataire - ça ne sert à rien de fonder une famille puisque le Royaume va
arriver - et de ne le faire que comme moindre mal pour encadrer le désir
sexuel… Il ne s’agit pas de dire que l’altérité soit sans importance dans les
relations de personnes mais qu’il est abusif de s’appuyer sur la Genèse pour le
dire, a fortiori si on réduit la question de l’altérité à sa dimension
biologique, corporelle, sexuelle, à la différence des sexes. Pas plus qu’il ne
serait sérieux de faire appel au texte biblique - les récits de David et
Jonathan ou de Ruth et Noémie déjà cités - pour justifier une position
favorable - que je défend - à la demande actuelle de mariage gay, il n’est
sérieux d’abuser du texte biblique pour défendre la position inverse. Posons
une question aux signataires du texte lyonnais : la Bible est-elle faite pour
justifier nos positions ou pour nous inviter à toujours nous remettre en route
? Ce texte est -il fait pour donner un avis définitif sur des réalités sociales
qui n’existaient pas en son temps ou pour nous déplacer de nos évidences par
son étrangeté ?
Car il s’agit bien de cela : être capable de prendre de la distance par rapport
au temps dans lequel nous sommes immergés et qui voudrait nous guider nos
vérités - et je crois que Genèse 2 comme critique des mythes des peuples
environnants appelle d’abord à cela.
En défendant le mariage, la famille, le couple tels qu’ils existent majoritairement aujourd’hui, les responsables religieux lyonnais croient défendre des institutions éternelles, naturelles, bibliques contre la modernité. Mais au contraire, ils contribuent à une tendance profonde de nos sociétés : transformer en sacralité les réalités modernes du mariage, du couple, de la famille, des identités «hommes», «femmes», «homosexualité», «hétérosexualité»… Ils abondent dans le sens d’une très actuelle religion de l’identité - au sens large - qui va à rebours d’un des appels principaux des Évangiles : «Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme.»
En soutenant la perpétuation de droits différents en fonction de soi disant identités différentes - homo v/s hétéro - ils durcissent des enfermements identitaires en contradiction avec l’appel Paulinien. A la suite de la théologienne «queer» Elizabeth Stuart, ce qu’il s’agit de dénoncer, ce ne sont pas les théologies en ce qu’elles seraient en retard sur la modernité mais au contraire de partir de la théologies pour mettre en question ces réalités temporelles que la modernité transforme en nouvelles divinités. Et ce qui vaut pour les idoles de la normalité hétérosexuelle vaut également pour celles de la consommation, de la réussite ou de la croissance."