Luc 10,27-35

Un docteur de la loi se leva, et dit à Jésus, pour l’éprouver : Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? Jésus lui dit : Qu’est-il écrit dans la loi ? Qu’y lis-tu ?

Il répondit : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée ; et ton prochain comme toi-même.

Tu as bien répondu, lui dit Jésus ; fais cela, et tu vivras.
Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : Et qui est mon prochain ?

Jésus reprit la parole, et dit : Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba au milieu des brigands, qui le dépouillèrent, le chargèrent de coups, et s’en allèrent, le laissant à demi mort.

Un sacrificateur, qui par hasard descendait par le même chemin, ayant vu cet homme, passa outre. Un Lévite, qui arriva aussi dans ce lieu, l’ayant vu, passa outre. Mais un Samaritain, qui voyageait, étant venu là, fut ému de compassion lorsqu’il le vit.

Il s’approcha, et banda ses plaies, en y versant de l’huile et du vin ; puis il le mit sur sa propre monture, le conduisit à une hôtellerie, et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers, les donna à l’hôte, et dit : Aie soin de lui, et ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour. Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé au milieu des brigands ? C’est celui qui a exercé la miséricorde envers lui, répondit le docteur de la loi. Et Jésus lui dit : Va, et toi, fais de même.

Deux millions de personnes ont donc participé samedi dernier au référendum militant – sorte de pétition géante – sur l'avenir de La Poste. Nous sommes une trentaine de pasteurs, de militants, de salariés d'associations protestantes d'entraide et de missions populaires, ainsi que le philosophe Olivier Abel, à avoir appelé la semaine dernière à s'y joindre.

Notre texte mettait en avant la nécessité de mettre un frein à une marchandisation qui broie les humains et la nature. Le texte s'ouvrait sur une citation de Paul Ricoeur : « La charité n'est pas forcément là où elle s'exhibe ; elle est aussi cachée dans l'humble service abstrait des postes, de la sécurité sociale ; elle est bien souvent le caché du social. »

Cette citation est extraite d'un texte important de Ricoeur, Le socius et le prochain, de 1954, qu'on retrouve dans le volume Histoire et vérité. J'ai découvert ce texte il y a trois semaine et depuis j'y reviens régulièrement, comme un chewing-gum qu'on mâche tant qu'il a du goût. Et j'avais enfin de vous faire partager ce que j'en tirais.

Quel rapport avec l'évangile de Luc ? Ricoeur part de la parabole du bon samaritain. Avez-vous remarqué que dans le texte, la question se déplace ?

On part de "qui est mon prochain ? Quelle espèce de vis-à-vis est mon prochain ?" à : "Lequel de ces hommes s'est comporté comme un prochain ?".

Le prochain n'est donc pas tant une catégorie de personnes qu'un comportement, qu'une façon d'agir : se comporter en prochain c'est entrer dans une relation de personne à personne.

Ricoeur donne de l'importance à ces relations privées : il insiste, à côté de la grande histoire des batailles et des rois, sur "l'histoire cachée des petits et des petites rencontres".

Il rappelle aussi que Jésus prévient ses disciples : quand ils donnent à manger à celui qui a faim, à boire à celui qui a soif, ils ne le savent pas - nous reviendrons sur cette ignorance - c'est à lui, Jésus, qu'ils font cela et c'est cela qui leur sera compté. Ce sont ces gestes "simples, primitifs, faiblement élaborés par l'institution sociale" qui compteront à la fin des temps. A la fin des temps, ce n'est pas que la grande, mais aussi les petites histoires qui compteront.

Cette insistance sur la relation de personne à personne peut apparaître comme une critique des institutions, comme La Poste. Et ça en est une. Le lévite et le prêtre passent à côté de l'homme victime des brigands : leur fonction les occupe tellement, l'institution qu'ils sont obture tellement la relation, qu'elle empêche l'accès à l'événement de la rencontre avec l'homme blessé. On a tous vécu cette expérience de la non-rencontre avec le fonctionnaire, l'employé de la poste au guicher, procédurier, qui refuse d'écouter notre histoire, nos problèmes spécifiques, parce ce que la rêgle, c'est la rêgle.

Le samaritain est l'inverse de cela : catégorie de non catégorie, hors de toute insitution car exclu et méprisé par les juifs, définit par les autres, est lui disponible pour la rencontre et la présence. Pour l'événement.

Mais Paul Ricoeur refuse de s'arrêter à l'opposition avec d'un côté la "bonne relation" de personne à personne – le prochain - et de l'autre la mauvaise relation inhumaine qui passerait par l'institution froide et procédurière, celle de l'homme socialisé, ce qu'il appelle le socius. D'abord parce qu'il contstate qu'on est tous, toujours, un homme socialisé, avec des habitudes, des contraintes. Mais qu'il y a toujours des moments où l'on se comporte en prochain.

On est toujours les deux. Et je rajouterai qu'on est souvent tiraillé par les deux : l'infirmière qui est coincé par le manque de moyen et qui doit faire vite avec chaque patient, mais qui voudrait rester avec telle ou telle personne pour approfondir la relation. Ensuite, parce que Ricoeur constate que c'est la même charité, l'agapé en grec, qui donne sens à l'institution sociale et à l'événement de la rencontre. « J'aime mes enfants et en même temps je m'occupe de l'enfance délinquante » donne-t-il comme exemple.

Ricoeur insiste pour dire qu'on ne peut pas "réduire une théologie du prochain à une théologie de la rencontre" : ce serait pour lui "manquer la Seigneurie de Dieu sur l'histoire".

« La Seigneurie de Dieu sur l'histoire » c'est un gros mot ronflant de théologie comme on les aimait dans les années 50 où il fallait concurrencer le vocabulaire pompier du Parti communiste. « La Seigneurie de Dieu sur l'histoire » v/s « le prolétariat moteur de l'histoire ».

Plus simplement, ce signifie que ce serait manquer le fait que Dieu intervient dans le monde, voir que peut-être, il dirige sa marche, ou qu'en tout cas, on aimerait bien qu'il soit le seul roi, Seigneur, de ce monde à la place des tyrans, des actionnaires du CAC 40, voir même des présidents vibrillonants. Dans le sujet qui nous intéresse, ça signifie, que les choses cruciales, que les questions de charité ne se passent pas que dans la relation de personne à personne, mais se passent aussi quand Jésus s'interroge sur ce qui appartient à Dieu et sur ce qui appartient à César, quand il est devant Pilate.

Pour Ricoeur, il doit y avoir une dimension de justice dans l'ordre politique sinon :

- et la charité manque d'amplitude, d'extension, elle reste trop riquiqui, - et l'ordre manque de dynamisme. Il écrit : "la justice est le dynamisme de l'ordre, et l'ordre, la forme de la justice".

La figure du prochain se trouve dans la personne, elle se trouve donc aussi dans le magistrat. Et nous sommes dans un débat permanent pour savoir si nous devons privilégier l'une ou l'autre. Ricoeur écrit : "C'est pourquoi la croissance du Royaume de Dieu se fait dans la douleur des contradictions : le débat, dans notre vie individuelle et dans la vie des groupes, entre les relations "courtes" de personne à personne et les relations "longues" à travers les institutions est un aspect de cette souffrance historique".

Il s'agit de distinguer mais de ne pas séparer ou de choisir entre les deux façons d'intervenir pour le prochain. La charité peut s'élaborer contre ou en marge de la relation sociale – du socius – comme dans le cas du bon samaritain, mais elle peut aussi passer par la relation sociale, par l'institution.

L'institution ne commence-t-elle pas – demande Ricoeur - quand dans une relation de personne à personne on écrit une lettre, on met un timbre et on la poste ? Quand dans la relation d'amitié, on commence à prendre des habitudes : se retrouver souvent au même café, aller à des concerts ensemble ? D'où, à la fin de son texte, cette défense de La Poste ou de la Sécurité sociale.
D'où sa défense constante par Ricoeur de la justice distributive, qui passe par exemple par l'impôt.

Paul Ricoeur écrit aussi : « Qu'est-ce que penser le prochain dans la situation présente ? Ce peut-être justifier une institution, amender une institution ou critiquer une insitution.  (...) Le thème du prochain opère donc la critique permanente du lien social : à la mesure de l'amour du prochain, le lien social n'est jamais assez intime, jamais assez vaste ».

Donc défendre La Poste,l'hôpital, la Maison Verte... mais aussi – et c'est valable pour tous les services publics - les critiquer et les amender, pour La Poste par exemple,

demander une plus grande place des usagers, une place plus assumée à l'accueil des petits et des faibles, un rôle redéfini à la présence dans le monde rurale, une nouvelle réflexion sur l'écrit face à la folie d'internet, des points qui ont peu été mis en avant par les médias lors  de la mobilisation pour le référendum que nous avons soutenu, cette réflexion pour les organisateurs du référendum passe par l'appel à des "Etats généraux du service public postal".

Nous tentons donc de dire quelque chose dans ce monde à partir des interpellations de l'évangile. Et il faut faire cela. Mais le faire sans savoir si nous faisons bien. Certes, Ricoeur insiste : les institutions, les gestes de personnes à personne que nous faisons n'ont de sens que si au final, elles touchent des personnes. Et nous devons pousser et amender dans ce sens. Il y a une petite direction à suivre. Mais dans la parabole que nous avons évoqué, les disciples ont donné à manger et à boire à Jésus sans savoir que c'était lui, et sans savoir que c'était ça qui serait la pierre de touche du fait qu'ils seraient juste ou pas. J'avais promis de revenir sur le thème de l'ignorance, je termine donc par cela.

Cette ignorance est importante : nous ne savons pas et nous ne saurons pas quand nous aurons atteint les personnes, quand nous aurons réellement installé une relation de personne à personne. "Nous n'avons dit Ricoeur, ni le droit, ni le pouvoir d'administrer ce critère" de "avons-nous touché quelqu'un", car la réponse sera eschatologique, à la fin des temps.

Notamment nous n'avons pas le droit d'appliquer ce critère pour trancher sur le fait de savoir si nous devons favoriser les relations courtes de personnes à personnes ou les relations longues des institutions.

Nous avons à faire ce qui nous semble juste, en cherchant à ce que cela aide des personnes, mais en se gardant de vouloir tenir la certitude que ce que nous faisons est la bonne action, en se gardant de vouloir avoir la preuve que nous avons effectivement été efficace pour les personnes. Cela peut-être difficile car nous sommes toujours à la recherche de critère d'évaluation pour nos actions, nous ne voulons pas attendre la fin des temps pour que nos actions nous nourrissent, nous apportent quelque chose en retour. Mais cela peut-être libérateur, car cela signifie que nous n'avons pas une obligation de résultat, mais de moyen et d'intention : mettre en place ce que nous pouvons, faire en sorte que dans notre action – et pas dans le résultat de notre action mais dans l'action elle-même – nous y trouvions aussi ce qui nous faire grandir, ce qui nous nourrit et faire tout cela avec l'intention de la rencontre avec l'autre, de se comporter en prochain. Pour le reste, le résultat, ça ne nous appartient pas, ça ne dépend pas de nous, surement de Dieu, sans doute de la personne aidée, mais pas de nous.