C'est une drôle de période que nous vivons. Il y a toute une série d'affaires dans l'actualité, pas forcément très liées les unes aux autres, mais qui installent quelque chose d'étrange. L'affaire Polanski où le Ministre de la culture Frédéric Mitterrand trouve anormal qu'on arrête le cinéaste alors qu'il est poursuivi pour avoir drogué, puis violé une fille de 13 ans, il y a trente ans. Le même Ministre de la culture qui est pris à parti pour avoir écrit dans un roman autobiographique qu'il avait payé des « gosses » en Thaïlande pour avoir des relations sexuelles avec lui. Cela dans un gouvernement qui ne cesse de vouloir toujours plus de loi sur la délinquance et notamment la délinquance sexuelle. Autre ministre, Eric Besson, qui a des mots de compassion et de respect des droits pour parler des étrangers mais qui a une politique sans pitié pour les sans-papiers. Un Eric Besson qui s'est fait le plus zélé ministre de Sarkozy après avoir été à gauche et avoir été parmi les plus violemment critiques à son encontre. On pourrait encore citer l'affaire des blagues racistes de Brice Hotrefeux. Ou à l'étranger les affaires de moeurs de Berlusconi.

Deux choses me mettent mal à l'aise. D'abord l'impression que dans ces affaires, la parole politique est un n'importe quoi, qui ne s'embarasse ni de vérité, ni de sincérité. Ensuite qu'il y a un décalage entre les paroles et les actes, et que ceux qui prononcent ces paroles ou commettent ces actes font comme s'ils n'avaient pas à s'en expliquer, étaient au-dessus de ça. Ou quand ils s'en expliquent, le ne font pas vraiment. Dans un autre contexte, très éloigné de celui-là, Paul Ricoeur, s'interrogeait sur le paradoxe politique. Le pouvoir dit-il, déroule un paradoxe, celui d'un double progrès, dans la rationnalité et dans la perversion. Le pouvoir a une rationnalité spécifique, et des maux spécifiques, spécifiques parce que par exemple pas liée à l'influence de l'économie, et paradoxe parce que "le plus grand mal adhère à la plus grande rationnalité". Ricoeur pointe deux maux spécifiques. Parce que le pouvoir, l'Etat est par rationalité volonté et décision, il a comme mal spécifique l'orgueil de la puissance, le risque tyrannique, c'est-à-dire un pouvoir qui ne rend pas de comptes, qui n'accepte aucune limite. Parce que le pouvoir est d'abord un pacte qui passe par la parole et bien son deuxième mal spécifique est le mensonge, la non-vérité qui peut se glisser si facilement dans la politique.

Dans les affaires dont nous avons parlé n'est-il pas justement question de l'orgeuil de puissance, du risque tyrannique de ne rendre des comptes à personnes ? N'est-il pas question du mensonge et de la non-vérité ? C'est certes le paradoxe de la politique : on ne peut pas avoir le rationnel de la politique sans ces maux spécifiques. Mais en même temps, savoir ce paradoxe, est-ce le justifier ou est-ce en être conscient pour le limiter ? Est-ce que le malaise dans toutes ces affaires ne vient pas justement du fait que ces personnes non seulement refusent de reconnaître qu'il y a problème mais qu'ils le justifient comme vertu. N'est pas le meilleur chemin pour qu'il n'y ait plus de paradoxe politique, parce que le plus grand mal politique aura pris le pas, sans question, sans vergogne sur la plus grande rationalité politique ?