"Le CEVA ? Un nouveau moyen de transport pour la racaille d'Annemasse ! Expulsons les criminels étrangers ! Ne leur offrons pas encore un accès à Genève !" Voilà l'encart qu'a publié dans la Tribune de Genève le parti d'extrême-droite suisse UDC, pour s'opposer au projet de ligne ferroviaire entre Genève et Annemasse, l'un des enjeux de la campagne électorale pour le renouvellement du parlement cantonal de Genève. Protestations ! Voilà des français blanc, des savoyards, presque des auvergnats, traités de racaille, de criminels étrangers. Cela traduit d'abord une situation locale : les français qui vont travailler en Suisse, certes en ramènent de confortables salaires mais se sentent traités comme des bougnoules sans droits ; les suisses qui viennent faire leur course en France, venant profiter de richesses à bas prix. Bref, une situation micro-coloniale au coeur de l'Europe, comme entre la France et l'Espagne pendant longtemps.

Cela traduit quelque chose de plus général et de plus intéressant : que se passe-t-il quand des gens habitués à être la majorité, la normalité, les dominants, deviennent la minorité, les anormaux, les dominés.

L'inverse on connait : Des chrétiens africains qui toute la semaine sont minoritaires au milieu des blancs, et le week-end expriment le besoin de se retrouver dans les églises de leur pays d'origine.

Des personnes homosexuelles toute la semaine dans le milieu hétéros qui se retrouvent le samedi soir dans le Marais ou pendant les vacances dans une croisière réservée aux gays.

Mais pour quoi faire ? Un ami qui a participé cet été à la première croisière gay francophone me disait qu'il avait eu l'impression qu'il n'avait plus à se surveiller, qu'il pouvait parler, et se comporter, bouger sans y réfléchir. Et qu'il avait pris conscience combien dans la vie quotidienne en milieu majoritairement hétéro, il se surveillait en permanence.

Et que produit la situation inverse, quand des gens habitués à être la majorité, la normalité se retrouvent en situation de minorité ?

Il y des chances que le blanc au milieu d'une foule de noire, l'homme au milieu d'un groupe de femme, retrouve les réflexes du colon ou du missionnaire pour le premier, du macho patron du harem pour le second. Mais pas toujours.

A la Maison Verte, la Mission populaire où je suis pasteur dans le 18e arrondissement de Paris, la communauté, assez mélangée mais quand même majoritairement blanche et hétéro du dimanche matin, partage régulièrment des communautés africains, avec les associations chrétiennes homosexuelles, avec des personnes sourdes et malentendantes.

Il arrive que les blancs hétéros valides, se retrouvent pour une fois minoritaire.

Suivant les uns ou les autres cela produit le bonheur de la découverte et du déplacement, ou le malaise – et parfois un profond malaise - de cette fois ne pas être majoritaire, de sentir que les codes, les gestes, les façons de parler ou tout simplement l'image que renvoie la majorité de la salle ne sont cette fois pas ceux qui nous font habituellement les maîtres du jeu, les chefs ou tout simplement l'impression de se sentir « chez soi ».

Et n'est-ce pas utile de temps en temps de faire cette expérience pour ressentir ce que ressentent ceux qui sont habituellement minorisés ou étrangers, pour réaliser que nos façons de parler, de bouger, de voir ne sont pas la norme, l'universel, l'évidence, mais celles d'une minorité en France et dans le monde : les hommes, blancs, hétérosexuels et bourgeois ?

N'est pas une expérience que la bible nous invite à mettre au coeur de notre chemin de sortie des captivités sociales en exode 23, 9 : Tu ne vexeras point l’ Etranger, car vous connaissez et vous savez ce qu’est le cœur d’un Etranger ; les sentiments éprouvés et ce qu’éprouve l’ Etranger, car vous avez été Etrangers dans le pays d’ Egypte.

Faisons plus souvent l'expérience d'être étranger et pas Pharaons en Pays d'Egypte.