Le procès de l'Erika a donc commencé. Total a décidé de faire appel. Pourquoi ? Pas pour éviter de payer les conséquences économiques du naufrage : elle a déjà déboursé 170 millions pour plusieurs communes et l'Etat. Surtout pour éviter que ne s'installe dans la jurisprudence la notion de « préjudice écologique ». Quel coût pour les milliers d'oiseaux mazoutés ? Pour les écosystèmes abimés ? Cela rejoint des réflexions anciennes dans la pensée écologiste. En 1968, le philosophe protestant Bertand de Jouvenel met en avant le concept d'aménité pour évoquer les aspects agréables de l'environnement ou de l'entourage social, qui ne sont ni appropriables, ni quantifiables en termes de valeur monétaire : comment mesurer la valeur de l'odeur des fleurs, du silence dans un paysage grandiose ? La même année, le philosophe jésuite Ivan Illich met lui en avant le concept de « disvaleur » : une perte qui ne saurait s'estimer en terme économique. Quel prix pour la perte de l'usage des pieds pour une personne qui a perdu l'habitude ou ne peut matériellement plus se déplacer en marchant en raison du tout bagnole qui a monopolisé ses habitudes et l'espace urbain ? On voit ce que ces concepts ont d'éclairants pour mettre en avant combien le monétaire, le calcul, le quantitatif sont aveugles à compter ce qui compte vraiment dans la vie. Mais faut-il justement se mettre à les compter en argent, en préjudice ? C'est nécessaire si l'on veut que les entreprises prennent en compte la nature et la beauté dans les dépenses à effectuer en terme de sécurité, d'évitement de la pollution. Mais en même temps, comme s'en inquiète l'anthropologue Serge Latouche, cela « signerait la victoire définitive de l'économie comme valeur suprême et comme seule justification crédible des actions en faveur de la justice, du lien social ou de l'environnement ». On inoculerait le virus pour soigner la maladie. Ce débat est fait aussi vieux que l'économie politique classique : Smith, Ricardo, Marx ont fondé leur réflexion sur la reprise de la distinction faite par Aristote entre valeur d'usage et valeur d'échange : les marchandises ont une valeur d'usage par l'utilité qu'elles procurent et elles ont une valeur d'échange en ce qu'elles peuvent s'échanger contre de l'argent. La question alors, est-elle de faire rentrer l'usage dans l'échange, de vouloir mesurer en argent l'utilité ou la beauté, ou est-elle de réhabiliter la valeur d'usage comme le revendiquent aujourd'hui les mouvements écosocialistes ou d'objecteurs de croissance : soumettre la valeur d'échange à la valeur d'usage, que les décisions économiques ne se prennent plus seulement en fonction du profit attendue, mais de l'utilité des objets produits, de leur beauté, de leur impact sur la nature et le tissu social. Révolutionnaire, non ?