Ricoeur et La Poste, suite
Par Editeur le lundi 5 octobre 2009, 20:49 - Actualité - Lien permanent
Chronique sur Fréquence Protestante du lundi 5 octobre 2009
Près de deux millions de personnes ont donc participé ce samedi au
référendum militant – sorte de pétition géante – sur l'avenir de La Poste
organisée par un collectif de syndicats, de partis politiques et d'associations
de gauche.
Nous sommes une trentaine de pasteurs, de militants, de salariés
d'associations protestantes d'entraide et de missions populaires, ainsi que le
philosophe Olivier Abel, à avoir appelé la semaine dernière à s'y
joindre.
Notre texte mettait en avant la nécessité de mettre un frein à une
marchandisation qui broie les humains et la nature. Le texte s'ouvrait sur une
citation de Paul Ricoeur : « La charité n'est pas forcément là où
elle s'exhibe ; elle est aussi cachée dans l'humble service abstrait des
postes, de la sécurité sociale ; elle est bien souvent le caché du
social. »
Cette citation est extraite d'un texte important de Ricoeur, Le socius et le
prochain, de 1954, qu'on retrouve dans le volume Histoire et vérité. Ricoeur
part de la parabole du bon samaritain dans le Nouveau testament. Donc d'abord
d'une critique des institutions, comme La Poste. Le lévite et le prêtre passent
à côté de l'homme victime des brigands : dans ce cas l'institution obture
la relation, leur fonction les occupe tellement, qu'elle empêche l'accès à
l'événement de la rencontre. On a tous vécu cette expérience de la
non-rencontre avec le fonctionnaire procédurier qui refuse d'écouter notre
histoire, nos problèmes spécifiques.
Le samaritain, catégorie de non catégorie, défini par les autres, est lui
disponible pour la rencontre et la présence. Pour l'événement. Le prochain
n'est donc pas tant une catégorie qu'un comportement : c'est la relation
de personne à personne. Mais Paul Ricoeur refuse d'opposer cette relation à
celle qui passe par l'institution, celle de l'homme socialisé, le socius. Il
constate que c'est la même charité, l'agapé en grec, qui donne sens à
l'institution sociale et à l'évenement de la rencontre. « J'aime mes
enfants et en même temps je m'occupe de l'enfance délinquante » donne-t-il
comme exemple.
La charité peut s'élaborer contre ou en marge de la relation sociale – du
socius – comme dans le cas du bon samaritain, mais elle peut aussi passer par
la relation sociale, par l'institution.
L'institution ne commence-t-elle pas – demande-t-t-il - quand dans une
relation de personne à personne on écrit une lettre, on met un timbre et on la
poste ?
D'où, à la fin de son texte, cette défense de La Poste ou de la Sécurité
sociale. D'où sa défense constante de la justice distributive, qui passe par
exemple par l'impot.
Paul Ricoeur écrit aussi : « Qu'est-ce que penser le prochain dans
la situation présente ? Ce peut-être justifier une institution, amender
une institution ou critiquer une insitution. (...) Le thème du prochain
opère donc la critique permanente du lien social : à la mesure de l'amour
du prochain, le lien social n'est jamais assez intime, jamais assez
vaste ».
Donc défendre La Poste... mais aussi – et c'est valable pour tous les
services publics - la critiquer et l'amender, demander une plus grande place
des usagers, une place plus assumée à l'accueil des petits et des faibles, un
rôle redéfini à la présence dans le monde rurale, une nouvelle réflexion sur
l'écrit face à la folie d'internet, des points qui manquaient dans le
référendum que nous avons soutenu.
Une critique et des amendements nécessaires pour que ceux pour qui le facteur est le seul lien social se retrouvent soutenus par ceux qui n'ont comme expérience de la poste que les files d'attente et les guichetiers qui font la gueule.