Le 8 avril, nous étions 20 000 à manifester : « Aidant, je suis prêt à être poursuivi ». Notre succès fut d’interpeller les médias et d’avoir été rejoints par des gens jusque-là indifférents. Mais au-delà ? Le nombre ou l’appel à être arrêté ? Dans l’histoire sociale, cette question trace une ligne entre deux modes de mobilisation.

Le premier, le « rapport de force », est le plus courant. Une demande politique est légitime quand elle démontre son caractère majoritaire : « nous sommes les plus nombreux, donc nous avons raison ».

Mais depuis longtemps, on sait qu’il ne suffit pas qu’une demande ou une conception de la société soit majoritaire pour qu’elle soit juste. Pour cette raison, depuis David Thoreau, Luther King et Gandhi, un deuxième mode de mobilisation est apparu. Il y a légitimité à changer une loi quand il est démontré que celle-ci, bien que majoritaire, crée une injustice. Ce type de mobilisation – que nous appellerons « tension de justice » - prend la forme de la mise en actes symbolique de « syllogismes de justice ».

Le « syllogisme de l’égalité », existe selon le philosophe Jacques Rancière, depuis le 19e siècle dans le mouvement ouvrier : « La loi fondamentale édicte l’égalité des droits. Pourtant, nous n’avons pas les mêmes droits. Donc changez la loi fondamentale ou donnez-nous les mêmes droits ». Quand ils entament une grève de la faim, les sans-papiers s’appuient sur un « syllogisme de l’humanité » : « La dignité de chaque humain doit être respectée. Nous ne sommes pas traités en humains. Soit nous ne sommes pas des humains et vous nous laissez mourir, soit nous en sommes et vous changez de politique ».

En demandant à être poursuivis, nous avons repris le «syllogisme de la légalité », lancé dans le passé par les sans-papiers quand ils occupaient au grand jour des lieux publics : « La loi doit être respectée. Or, nous ne pouvons respecter cette loi car elle crée une violence. Soit vous appliquez la loi et vous nous arrêtez, soit vous la changez ».

Dans ce second mode de mobilisation, il ne s’agit pas de créer un « rapport de force » majoritaire, mais une « tension de justice » qui, mettant le pouvoir face à son injustice, crée avec lui une tension durable l’obligeant à se remettre en question.

« Rapport de force » et « tension de justice » peuvent se renforcer. Avec l’unanimité du peuple indien derrière Gandhi, se cumulaient la légitimité du nombre et de la justice. Mais quand on reste peu et qu’en même temps, on ne va pas jusqu’au bout de la mise en tension – annoncer qu’on va se constituer prisonnier, mais ne pas le faire – n’y a-t-il pas un risque ? En jouant sur les deux logiques sans aller au bout d’aucune des deux, se retrouver face aux limites des deux, avec peu de l’efficacité de chacune ? Une logique de tension sans tension et un rapport de force sans force ? Entre « rapport de force » et « tension de justice », le mouvement pour les étrangers n’est-il pas aujourd’hui face à un choix ?