Lettre de Jacques, chapitre 5, verset 1 à 9

A vous maintenant, riches! Pleurez et gémissez, à cause des malheurs qui viendront sur vous.
Vos richesses sont pourries, et vos vêtements sont rongés par les teignes.
Votre or et votre argent sont rouillés; et leur rouille s'élèvera en témoignage contre vous, et dévorera vos chairs comme un feu. Vous avez amassé des trésors dans les derniers jours!
Voici, le salaire des ouvriers qui ont moissonné vos champs, et dont vous les avez frustrés, crie, et les cris des moissonneurs sont parvenus jusqu'aux oreilles du Seigneur des armées.
Vous avez vécu sur la terre dans les voluptés et dans les délices, vous avez rassasiez vos coeurs au jour du carnage.
Vous avez condamné, vous avez tué le juste, qui ne vous a pas résisté.
Soyez donc patients, frères jusqu'à l'avènement du Seigneur. Voici, le laboureur attend le précieux fruit de la terre, prenant patience à son égard, jusqu'à ce qu'il ait reçu les pluies de la première et de l'arrière-saison.
Vous aussi, soyez patients, affermissez vos coeurs, car l'avènement du Seigneur est proche.
Ne vous plaignez pas les uns des autres, frères, afin que vous ne soyez pas jugés: voici, le juge est à la porte.

Que c'est tentant, quelques jours après la fête de l'Huma ! Enfin, le texte révolutionnaire du Nouveau Testament qui me permet de lever le poing plutôt que de baiser l'anneau, de chanter l'International plutôt qu' « A toi la gloire ! ». Tout y est, lutte des classes compris. D'un côté les riches, de l'autre, les frères, les camarades, petits paysans, petits commerçants, petits artisans, sans fortune, mal protégés par loi romaine qui favorise les bourgeois et les puissants. On monte une barricade ? On remplace les hosties par des balles calibre 12 ? On va leur piquer leurs lingots et leurs berlines, squatter leurs hôtels particulier et se moucher dans leurs draps en soie ?
Comment ça, être patient !? Ne pas de plaindre !? Je relis le début du texte et me demande ce que j'ai loupé dans cet épître de Jacques, si atypique. Leur richesses dévorera leurs chairs comme le feu. Mais ça fait mal ! Ça les rouille, les ronge, les mine de l'intérieur. Ça leur pourrit la vie - au sens littéral du terme - et les transforme en injustes, désirant toujours plus d'argent, et pour cela commettant toujours plus d'iniquité... qui les ronge toujours plus. Le sort des riches ne serait pas enviable ? Mais attention, le texte n'invite pas pour autant à les plaindre ! Mais pour une fois, pas de crainte : pas question, là, de tendre la joue gauche comme dans les Evangiles, de courber l'échine et rester à sa place de dominé, comme chez Paul. Au contraire, le texte leur est balancé, comme une gifle. Pour les secouer. « Etes-vous si heureux que ça, vous qui passez vos vies à courir après l'argent ! ». « Sauvons les riches ! » pour reprendre l'intitulé d'un collectif d'écolos-activistes parisiens qui va interpeller les riches dans leurs caches dorées, des grands palaces à la mairie de Neuilly. Comme les riches, je suis moi aussi interpellé, moi qui ne suis pas un riche. Ce n'est pas seulement leur sort que je suis invité à ne pas envier. Mais leurs richesses. C'est leur or et leur argent qui leur communique cette rouille qui les ronge. La richesse matérielle, voilà leur malheur existentiel. « L'argent ne fait pas le bonheur, fait-il le malheur ?» comme le chante MC Solar.
Je suis moins invité à détester les riches qu'à revoir ce que je considère comme la richesse. Et c'est plus subversif : les riches ne le sont plus si ce qui les fait riche n'a plus de valeur. C'est ce travail de sape que mena Pierre Valdo et sa Fraternité des pauvres, au XIIe siècle dans la région de Lyon, et dont ce passage du Nouveau Testament était le texte fondateur. L'Eglise de l'époque vit combien c'était subversif et les persécuta. Ils se réfugièrent en Italie, les protestants Vaudois sont aujourd'hui leurs descendants. Valdo et ses fidèles ne tentèrent pas une révolution les armes à la mains : ils se contentèrent de donner leurs richesses et d'aller prêcher la pauvreté. Sobriété ou simplicité volontaire dirait-on aujourd'hui ? Oui, comme les communautés auxquels s'adresse Jacques : une dissidence du quotidien, à bas-bruit, qui sème des paniers bios ici, une entreprise en coopérative ouvrière là-bas. Qui se passe de la voiture et du portable. Ça rend libre de tout ça, et d'abord de la course après le mode de vie des riches. On confie son avenir à Dieu et pas à son portefeuille d'action. La vie ralentit et la folie du monde en est un peu freinée. Nous rejoignons le temps long de Dieu et instillons ici bas la lente subversion de sa grâce comme le patient cultivateur qui sème ses graines, avec la confiance dans la force de la vie, l'assurance de l'amour du Seigneur et une conviction au coeur : l'avènement du Seigneur est proche, le juge est à la porte.