Des chiens et des souches...
Par -- le lundi 26 mai 2008, 00:02 - Etudes post-coloniales - Lien permanent
Dans une interview à l'Express du 29 mai, puis dimanche 1er juin lors du Grand Jury RTL Le Monde, Brice Hortefeux, Ministre de l'Immigration et de l'Identité nationale s'en prend violemment au Mouvement des Indigènes de la République, les menaçant à demi-mot de poursuites.
A la question "Existe-t-il toujours une tentation raciste en France ?" il
répond : "La vigilance, sur ce sujet, doit être totale et permanente. Le
risque existe, à l'évidence, à l'encontre de certaines communautés, en raison
de leur couleur de peau ou de leur appartenance religieuse. Ce n'est pas
acceptable. Parallèlement, j'ai été très choqué que la porte-parole du
Mouvement des indigènes de la République traite les Français de
« sous-chiens ». Je ne laisserai pas prononcer de tels mots sans réagir."
Le Ministe relaie ainsi une polémique lancée par l'hebdomadaire Marianne et
Alain Finkielkraut après qu'Houria Bouteldja ait utilisé le néologisme moqueur
de "souchien" à
propos des tenants de l'expression "français de souche" lors d'une émission de
Frédéric Taddei "Ce soir ou jamais" le 21 juin 2007.
Dans "Vivre égaux et différents" (éditions de l'Atelier) je m'intéresse sur
quelques pages à une histoire (Matthieu 15,21-28) où Jésus traite une femme de
"chien", en évoquant la notion de "mouvement de recul" (de la part du
"progressistes" Jésus) et de "syllogisme de l'égalité" (réponse de la femme,
une référence à Jacques Rancière). Ci-dessous un petit texte qui en reprend les
idées principales. Une sorte d'écho à la mauvaise foi du procès tardif fait à
Houria Bouteldja et à la belle pagaille qu'elle a lancé avec le néologisme
polémique de "souchien".
"Je suis une mère. J’ai une fille. Elle est malade. Elle souffre et par ce
fait, moi aussi. Voilà ce que j’aurais voulu que retiennent Jésus et ses
disciples et qu’ils me viennent en aide.
Mais j’ai été trahi par mon accent. Un peu comme votre Arletty dans les
films de Marcel Carné. Ils n’entendent pas ce que je dis : ils n’entendent
que mon satané accent syro-phénicien. A lire le récit qu’ils ont fait de notre
rencontre, les mots qu’a choisi Matthieu, je ne crie pas : je glapis,
j’aboie. Quand les disciples demandent à Jésus de me faire grâce, ils
disent : « détache-là ». Quand je me prosterne devant Jésus, Matthieu
écrit : elle fit le chien couchant. Ils n’entendent que ça, mon
accent.
Et les disciples, et Jésus, dans un premier temps, me réduisent à
cela.
Je ne suis qu’une syro-phénicienne. Et juifs n’ont que mépris pour les
syro-phéniciens. Tyr et Sidon, les terres dont je viens sont païennes, impies.
Je suis une descendante des cananéens. Oui, vous savez les cananéens, les
premiers occupants de cette terre, ce peuple que les hébreux n’ont de cesse que
de les massacrer dans Josué et les Juges. Nous ne devrions plus exister. Pas
plus que pour les cowboys, ne devaient continuer à exister les indiens. Ou les
intouchables pour les hautes castes en Inde. Je représente pour eux qu’une
espèce qui aurait du disparaître.
Je suis le souvenir d’un vieux conflit. Le conflit entre hébreux et
cananéens, alors que les juifs d’aujourd’hui n’ont plus d’intérêt que pour leur
rapport aux romains qui va jusqu’à structurer leurs rapports entre juifs :
faut-il collaborer ou refuser de le faire ? Se contenter de refuser de
collaborer ou s’opposer par les armes ? Avec ces questions, ils
structurent leurs débats et leur société enntre sadduccéens, pharisiens et
autres zélotes. Moi je leur rappelle une vieille bagarre, de vieux débats, une
veille dialectique qui les faisaient « hébreux », alors que maintenant ils
sont « juifs ».
Je suis donc une intouchable. En plus, je suis une femme : vous savez
comme l’époque était encore sexiste ! Enfin, j’ai une fille qui souffre
d’un démon : vous savez comme à l’époque, on rendait les gens ou leurs
parents responsables de leur maladie.
Voilà donc ce que je suis à leur yeux : une paria. Cananéenne, femme,
qui vient d’un pays païen, tellement pécheresse que ma fille en ait tombée
malade. Alors je dois dire, que je n’ai pas été complétement surprise que Jésus
refuse de me soigner, qu’il m’ignore, et me traite de chien.
Un peu surprise quand même. Déçue surtout. J’avais une autre image de Jésus.
Juif, certes. Mais jusque-là, il avait plutôt donné l’impression d’être un juif
très ouvert : donné des soins le jour du Sabbat, justifié qu’on puisse se
procurer à manger ce même jour, soigné des figures particulièrement impures et
même soigné le petit copain d’un centurion romain ! Jusque-là, il n’avait
jamais refusé de soigner qui que ce soit.
Mais moi, visiblement, ça coince. Cananéens, ça doit rappeler trop de
mauvais souvenir.
Alors il m’a envoyé balader avec un argument très méchant. Il me dit qu’il
n’est venu que pour les juifs, pour les enfants de la maison d’Israël. Et qu’il
n’est pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens.
Oui, c’est violent comme argumentation. Très réac d’abord : raciste,
nationaliste, ethniciste. Il ne soigne que les juifs de chez juifs. C’est faux,
bien sûr, mais visiblement, il se replie là-dessus, visiblement, je le dérange
vraiment, je remet trop en cause son identité de juif du premier siècle. Où
alors, il se prend trop pour le Messie, le Christ d’Israël. Oh Jésus, mon doux
Jésus, où es-tu, réveille-toi !
Chien, c’est un argument réac, et très méchant aussi : il m’enferme
dans mon accent, ma façon de parler – comment les mauvais humoristes le font
avec les ministres noirs ou les jeunes de banlieue - et il le fait en me
comparant au chien, un animal particulièrement impur.
Mais je ne suis pas femme à me laisser écraser comme ça.
Certes, je ne me révolte pas. Je ne l’insulte pas. Ce n’est pas l’envie qui
m’en manque. Mais vous savez, nous les parias, faute d’avoir la force avec
nous, nous avons appris à utiliser des stratégies plus malines pour venir à
bout de nos adversaires.
Je parle comme une chienne ? Je suis une chienne ? Et bien allons
donc, oui je le suis. Si ça me permet de m’accrocher à son raisonnement pour le
renverser de l’intérieur, allons-y. Je prends l’insulte comme un nom, si ce nom
me permet de rentrer dans la dialectique, d’être le nom d’un sujet qui peut
parler et être entendu. Un peu comme vos chrétiens évangéliques ont repris à
leur compte les insultes « protestants », « parapaillots ». Comme les
gays et lesbiennes se sont appropriés et retourné en fierté les mots
« pédé » ou « queer ». Comme des jeunes issus de l’immigration
post-coloniale l’ont fait avec le mot « indigène ».
Je lui dit « Oui, Seigneur ». Comme le dit France Quéré, je le prend
« dans le sens du poil ». Mais c’est pour mieux le saisir. Je reprend à
mon compte son affirmation pour lui montrer que j’y ait une place :
« Oui Seigneur, mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de
la table de leur maître ». En plus, j’ai fait un jeu de mot dont je ne suis pas
mécontente. Maître, c’est kurion et petit chien kunarion. On est pas si loin
que ça, maître : le maître et le petit chien vivent sous le même toit. Qui
parlait de maison ?
Dans la version qu’en donne Marc, au cours de l’échange, je remplace le mot
grec – tekna – qui signifie « petit enfant » au sens de la lignée
juive par « pédia », enfant selon l’âge, sans idée de généalogie, de
race.
Et voilà. Il est scié le Jésus.
Lui et ses disciples m’avaient assigné à mon accent, à ma région d’origine,
à mon sexe.
Je suis sorti de tout ça. De chez moi pour aller les voir. J’ai montré que
je savais tenir tête à un homme, que je savais utiliser la langue malgré mon
accent : un peu comme vos rappeurs !
Et surtout, j’ai montré que moi, je croyais en lui. J’ai montré, que j’y
croyais moi, à la grâce. Que je savais que cette grâce était si belle et forte,
qu’il suffisait de quelques miettes pour que la vie revienne dans la maladie et
la douleur.
Et je crois que Jésus, qui s’était enfermé dans une vision ethniciste et
méchante qui ne lui ressemblait pas, il a fait ce qu’il fait de mieux, il a
fait ce qu’on disait de lui : sortir de ses limites pour aller vers les
parias. Là ou d’habitude, il se contentait d’un « va, ta foi t’a sauvée »,
là il m’a gratifié d’un : « O femme, grande est ta foi ! Qu’il
soit fait selon ton désir ! ».
Certains exégèses disent que c’est après cet échange que Jésus a pris
conscience et assumé que son message, sa bonne nouvelle, il ne l’annonçait pas
qu’aux juifs, mais à tous.
Je ne voudrais pas frimer, mais je crois bien, que c’est qui l’ait converti,
le Christ. En apôtre des nations. Converti le Christ en Jésus. Ouaff,
ouaff ! J’ai du chien, et alors ?"
Commentaires
une autre maniere de voir les choses!! :)
c est pas toujours vrai
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