A la question "Existe-t-il toujours une tentation raciste en France ?" il répond : "La vigilance, sur ce sujet, doit être totale et permanente. Le risque existe, à l'évidence, à l'encontre de certaines communautés, en raison de leur couleur de peau ou de leur appartenance religieuse. Ce n'est pas acceptable. Parallèlement, j'ai été très choqué que la porte-parole du Mouvement des indigènes de la République traite les Français de « sous-chiens ». Je ne laisserai pas prononcer de tels mots sans réagir." Le Ministe relaie ainsi une polémique lancée par l'hebdomadaire Marianne et Alain Finkielkraut après qu'Houria Bouteldja ait utilisé le néologisme moqueur de "souchien" à propos des tenants de l'expression "français de souche" lors d'une émission de Frédéric Taddei "Ce soir ou jamais" le 21 juin 2007.

Dans "Vivre égaux et différents" (éditions de l'Atelier) je m'intéresse sur quelques pages à une histoire (Matthieu 15,21-28) où Jésus traite une femme de "chien", en évoquant la notion de "mouvement de recul" (de la part du "progressistes" Jésus) et de "syllogisme de l'égalité" (réponse de la femme, une référence à Jacques Rancière). Ci-dessous un petit texte qui en reprend les idées principales. Une sorte d'écho à la mauvaise foi du procès tardif fait à Houria Bouteldja et à la belle pagaille qu'elle a lancé avec le néologisme polémique de "souchien".


"Je suis une mère. J’ai une fille. Elle est malade. Elle souffre et par ce fait, moi aussi. Voilà ce que j’aurais voulu que retiennent Jésus et ses disciples et qu’ils me viennent en aide.

Mais j’ai été trahi par mon accent. Un peu comme votre Arletty dans les films de Marcel Carné. Ils n’entendent pas ce que je dis : ils n’entendent que mon satané accent syro-phénicien. A lire le récit qu’ils ont fait de notre rencontre, les mots qu’a choisi Matthieu, je ne crie pas : je glapis, j’aboie. Quand les disciples demandent à Jésus de me faire grâce, ils disent : « détache-là ». Quand je me prosterne devant Jésus, Matthieu écrit : elle fit le chien couchant. Ils n’entendent que ça, mon accent.

Et les disciples, et Jésus, dans un premier temps, me réduisent à cela.

Je ne suis qu’une syro-phénicienne. Et juifs n’ont que mépris pour les syro-phéniciens. Tyr et Sidon, les terres dont je viens sont païennes, impies. Je suis une descendante des cananéens. Oui, vous savez les cananéens, les premiers occupants de cette terre, ce peuple que les hébreux n’ont de cesse que de les massacrer dans Josué et les Juges. Nous ne devrions plus exister. Pas plus que pour les cowboys, ne devaient continuer à exister les indiens. Ou les intouchables pour les hautes castes en Inde. Je représente pour eux qu’une espèce qui aurait du disparaître.

Je suis le souvenir d’un vieux conflit. Le conflit entre hébreux et cananéens, alors que les juifs d’aujourd’hui n’ont plus d’intérêt que pour leur rapport aux romains qui va jusqu’à structurer leurs rapports entre juifs : faut-il collaborer ou refuser de le faire ? Se contenter de refuser de collaborer ou s’opposer par les armes ? Avec ces questions, ils structurent leurs débats et leur société enntre sadduccéens, pharisiens et autres zélotes. Moi je leur rappelle une vieille bagarre, de vieux débats, une veille dialectique qui les faisaient « hébreux », alors que maintenant ils sont « juifs ».

Je suis donc une intouchable. En plus, je suis une femme : vous savez comme l’époque était encore sexiste ! Enfin, j’ai une fille qui souffre d’un démon : vous savez comme à l’époque, on rendait les gens ou leurs parents responsables de leur maladie.

Voilà donc ce que je suis à leur yeux : une paria. Cananéenne, femme, qui vient d’un pays païen, tellement pécheresse que ma fille en ait tombée malade. Alors je dois dire, que je n’ai pas été complétement surprise que Jésus refuse de me soigner, qu’il m’ignore, et me traite de chien.

Un peu surprise quand même. Déçue surtout. J’avais une autre image de Jésus. Juif, certes. Mais jusque-là, il avait plutôt donné l’impression d’être un juif très ouvert : donné des soins le jour du Sabbat, justifié qu’on puisse se procurer à manger ce même jour, soigné des figures particulièrement impures et même soigné le petit copain d’un centurion romain ! Jusque-là, il n’avait jamais refusé de soigner qui que ce soit.

Mais moi, visiblement, ça coince. Cananéens, ça doit rappeler trop de mauvais souvenir.

Alors il m’a envoyé balader avec un argument très méchant. Il me dit qu’il n’est venu que pour les juifs, pour les enfants de la maison d’Israël. Et qu’il n’est pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. Oui, c’est violent comme argumentation. Très réac d’abord : raciste, nationaliste, ethniciste. Il ne soigne que les juifs de chez juifs. C’est faux, bien sûr, mais visiblement, il se replie là-dessus, visiblement, je le dérange vraiment, je remet trop en cause son identité de juif du premier siècle. Où alors, il se prend trop pour le Messie, le Christ d’Israël. Oh Jésus, mon doux Jésus, où es-tu, réveille-toi !

Chien, c’est un argument réac, et très méchant aussi : il m’enferme dans mon accent, ma façon de parler – comment les mauvais humoristes le font avec les ministres noirs ou les jeunes de banlieue - et il le fait en me comparant au chien, un animal particulièrement impur.

Mais je ne suis pas femme à me laisser écraser comme ça.

Certes, je ne me révolte pas. Je ne l’insulte pas. Ce n’est pas l’envie qui m’en manque. Mais vous savez, nous les parias, faute d’avoir la force avec nous, nous avons appris à utiliser des stratégies plus malines pour venir à bout de nos adversaires.

Je parle comme une chienne ? Je suis une chienne ? Et bien allons donc, oui je le suis. Si ça me permet de m’accrocher à son raisonnement pour le renverser de l’intérieur, allons-y. Je prends l’insulte comme un nom, si ce nom me permet de rentrer dans la dialectique, d’être le nom d’un sujet qui peut parler et être entendu. Un peu comme vos chrétiens évangéliques ont repris à leur compte les insultes « protestants », « parapaillots ». Comme les gays et lesbiennes se sont appropriés et retourné en fierté les mots « pédé » ou « queer ». Comme des jeunes issus de l’immigration post-coloniale l’ont fait avec le mot « indigène ».

Je lui dit « Oui, Seigneur ». Comme le dit France Quéré, je le prend « dans le sens du poil ». Mais c’est pour mieux le saisir. Je reprend à mon compte son affirmation pour lui montrer que j’y ait une place : « Oui Seigneur, mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leur maître ». En plus, j’ai fait un jeu de mot dont je ne suis pas mécontente. Maître, c’est kurion et petit chien kunarion. On est pas si loin que ça, maître : le maître et le petit chien vivent sous le même toit. Qui parlait de maison ?

Dans la version qu’en donne Marc, au cours de l’échange, je remplace le mot grec – tekna – qui signifie « petit enfant » au sens de la lignée juive par « pédia », enfant selon l’âge, sans idée de généalogie, de race.

Et voilà. Il est scié le Jésus.

Lui et ses disciples m’avaient assigné à mon accent, à ma région d’origine, à mon sexe.

Je suis sorti de tout ça. De chez moi pour aller les voir. J’ai montré que je savais tenir tête à un homme, que je savais utiliser la langue malgré mon accent : un peu comme vos rappeurs !

Et surtout, j’ai montré que moi, je croyais en lui. J’ai montré, que j’y croyais moi, à la grâce. Que je savais que cette grâce était si belle et forte, qu’il suffisait de quelques miettes pour que la vie revienne dans la maladie et la douleur.

Et je crois que Jésus, qui s’était enfermé dans une vision ethniciste et méchante qui ne lui ressemblait pas, il a fait ce qu’il fait de mieux, il a fait ce qu’on disait de lui : sortir de ses limites pour aller vers les parias. Là ou d’habitude, il se contentait d’un « va, ta foi t’a sauvée », là il m’a gratifié d’un : « O femme, grande est ta foi ! Qu’il soit fait selon ton désir ! ».

Certains exégèses disent que c’est après cet échange que Jésus a pris conscience et assumé que son message, sa bonne nouvelle, il ne l’annonçait pas qu’aux juifs, mais à tous.

Je ne voudrais pas frimer, mais je crois bien, que c’est qui l’ait converti, le Christ. En apôtre des nations. Converti le Christ en Jésus. Ouaff, ouaff ! J’ai du chien, et alors ?"