Ségolène Royal, la "femme nerveuse" ?
Par -- le jeudi 17 juillet 2008, 23:45 - Gender studies - Lien permanent
Faute d'avoir analysé les discours sexistes pendant la campagne des présidentielles, sommes-nous condamnés à les revoir en permanence revenir impunément ?
Il peut y avoir un débat sur l'usage que fait stratégiquement Ségolène Royal
des cambriolages dont elle a été victime. Il y aurait un sujet d'enquête sur le
retour de la surveillance des militants politiques, de la filature d'Olivier
Besancenot à la création du fichier EDVIGE. Ces questions sont légitimes dans
le débat démocratique. En revanche, on devrait s'inquiéter des arguments qui
ont répondu aux déclarations de Ségolène Royal sur la libération d'Ingrid
Bétancourt et sur la mise en cause du « Clan Sarkozy » dans le
cambriolage de son appartement. Ces déclarations, s'attaquent-elles à ce
qu'elle dit ou fait comme cela est légitime dans le débat démocratique ?
Ou une fois de plus ces déclarations ne développent-elles pas des motifs
d'arguments qui la réduisent à son sexe, à un « la-femme » pour
reprendre le concept de Monique Wittig, à un « quelque chose au fond
d'elle-même » qui ne lui autoriserait pas ses ambitions ?
"raison-enfant"
Le premier motif est celui de la « raison-enfant ». La femme n'a qu'une
raison inachevée, incomplète, elle a beau être adulte, elle est toujours
enfant. Ses frères et ses pères seront toujours ses parents et non ses égaux.
Elle est sous tutelle et ferait bien d'écouter les grands. Elle est selon
Laurent Wauquiez « la sophie des malheurs de Sophie », dont on se souvient
qu'il lui arrive les pires malheurs parce qu'elle ne fait pas ce que lui
recommandent les adultes. De même, selon François Fillon, avant de faire des
déclarations sur la libération d'Ingrid Bétancourt, « elle aurait dû
écouter François Hollande qui s'est comporté plus en homme d'Etat », tandis
qu'elle, « était comme une petite fille dans une cour de récréation ».
Voilà donc où mène de ne plus avoir d'homme dans sa vie pour guider sa raison
restée enfantine... L'histoire récente des femmes est celle de cette tenue en
enfance, en minorité. Le code de 1804 fait de la femme une mineure à vie. Les
femmes doivent attendre 1945 pour obtenir le droit de vote, une partie de la
gauche pensant que leur vote se ferait sous la domination de leurs maris ou des
prêtres. Il faut attendre 1965 pour qu'une femme mariée puisse ouvrir seule un
compte en banque. Aujourd'hui, dans les débats sur la prostitution ou le voile,
combien de femmes voient leur parole délégitimée par ce thème de l'homme, du
maque, du mari ou du grand frère qui serait le maître-adulte de leur
raison-enfant ? Beaucoup d'hommes aimeraient d'ailleurs bien qu'il en soit
ainsi. Ne prête-t-on pas à Sarkozy cette formule : « «Surtout qu’on
me la garde et qu’on ne la change pas. C’est une opposante qui me va très
bien » ? Enfant, poupée ou chien de compagnie ?
Il faut souligner combien cette image de l'enfant dans la cour de
récréation, qui peut être utilisée sans désapprobation à propos d'une femme,
est à ce point inacceptable pour un homme qu'elle aurait coûté sa place à
PPDA...
Les pertes
Le second motif est celui de la « raison-nature »/ « raison-corps
». La femme – comme les noirs, les arabes, les jeunes de banlieues – a une
parole de « sauvage », c'est à dire comme le rappelait Levi Strauss dans
« Race et histoire », une parole qui l'a fait ressortir de la nature, des
bruits de la nature, des animaux et non de la raison. Est « bruit », tout
ce qui n'est pas « ma » façon de penser, base qu'il donne à sa
définition de l'ethnocentrisme. A ce titre, la déclaration de Frédéric
Lefebvre, l'un des porte-parole de l'UMP, est doublement intéressante. Pour
lui, « la gravité des accusations proférées par Mme Royal est le signe
qu'elle perd ses nerfs ». Le thème de la « perte » mériterait un long
développement que pourraient abondamment illustrer les anthropologues. Dans les
lois de l'Ancien Testament, la femme est forcément réduite à un état mineur en
raison de ses pertes, de ses menstruations. Ses règles en font un être marqué
par l'impureté et donc par l'incapacité de se rapprocher de la sainteté, au
sens de l'incapacité à se rapprocher de Dieu. D'où l'interdiction de se
rapprocher du Saint des saints, le lieu central du temple. D'où les nombreux
versets sur l'impureté de la femme dans le Lévitique. Tout ce qu'elle touche
devient impur, et toute personne qui touche ce qu'elle a touché le devient
aussi.
Cette importance donnée aux pertes fait d'elle un être marqué par le manque,
l'incomplétude. Les règles ne sont-elles pas le signal biologique qu'elle vient
de « manquer » l'occasion d'une grossesse, qu'elle n'a donc pas
profité de l'occasion de réaliser ce qui pourrait la rendre plus complète et
vraiment « femme » : être mère ? Marie, fille pré-pubère, peut
toucher la sainteté puisqu'elle est mère sans avoir connue les menstruations et
le rester puisqu'elle n'aurait selon la lecture catholique - contre l'évidence
du texte biblique - pas eu d'autre enfant...
Dans les sociétés traditionnelles, les règles d'isolement des femmes
permettaient de repérer les moments où elles étaient contagieuses dans leur
impureté. Mais aujourd'hui ? Plus rien ne venant marquer ce moment
spécial, ne sont-elles pas soupçonnées d'être en permanence susceptibles de
rendre impur ce qu'elles touchent ? Comment dans ces conditions accepter
qu'elles rentrent dans les nouveaux saints des saints de l'économie, des médias
ou de la politique, au risque de les rendre impurs et intouchables par ceux qui
en sont les légitimes propriétaires : les hommes...
"Raison nerfs"
Pour Frédéric Lefebvre, ce que Mme Royal a perdu ce sont « ses nerfs ».
Le bon sens ne brode-t-il pas justement sur ce moment des règles qui serait
celui où la femme n'est que « nerfs », « énervement », où elle
« a ses nerfs » ? Et si elle « avait ses nerfs » au moment
d'appuyer sur le feu nucléaire ? Cela nous rappelle que tout ces motifs
d'une raison prisonnière de l'enfance, de la nature, du corps, renvoient au
motif plus général de « l'hystérisation du corps des femmes »
développé par Michel Foucault dans le premier tome de son « Histoire de la
sexualité » comme « un des quatre grands ensemble stratégique qui
développent à propos du sexe des dispositifs spécifiques de savoir et de
pouvoir », les trois autres motifs étant la pédagogisation du sexe de l'enfant,
la socialisation des conduites procréatives et la psychiatrisation du plaisir
pervers. La femme est hystérisée en ce qu'elle est toute entière, selon
Foucault, « qualifiée et disqualifiée » par son utérus, « corps
intégralement saturé de sexualité ». La femme doit assurer la fécondité régulée
du corps social, elle représente l'élément substantiel et fonctionnel de
l'espace familial et a la responsabilité des enfants. Cet ensemble stratégique
de l'hystérisation du corps des femmes a comme forme la plus visible « la
mère » et une « image négative » : la « femme nerveuse
».
La raison-nature, raison-corps, raison-utérus, raison-nerfs est forcément le
contraire de l'âme, de l'intelligence, et donc la négation de la
raison-raisonnante, raison-adulte, raison-intelligence... raison-mâle.
Prisonnière de sa raison-enfance ou de sa raison-corps, de sa raison-nerf, la
femme n'a aucune légitimité à agir dans un système démocratique qui se veut
régulé par la raison-raisonnante, l'échange d'arguments rationnels, la défense
de l'intérêt général. Elle n'a pas la raison pour y agir, et cela se voit en
particulier quand elle y échoue, quand elle fait des erreurs. Mettant en lien
les dernières déclarations de Ségolène Royal avec son échec à la
présidentielles, Jean-Pierre Raffarin se fait spécialiste des nerfs et déclare
que « finalement le fait qu'elle ne s'est pas montrée à la dimension de
l'enjeu, font qu'aujourd'hui il s'agit d'une personnalité politique fragile
».
Pas le droit à l'erreur
Mais il ne s'agit pas d'erreur.Une femme politique n'a pas droit à l'erreur.
Des erreurs sont des mauvais choix, des choix produits d'un raisonnement.
Ségolène Royal – ou Roselyne Bachelot – ne fait pas des erreurs mais des
« bourdes », des « gaffes », termes qui renvoient à l'impensé, à la
spontanéité, à l'immédiateté des nerfs qui parlent. Etre gaffeur n'est pas une
pratique, un ensemble d'actes pouvant être soumis à la discussion publique. On
fait des erreurs, on fait des gaffes, mais au fond on « est »
gaffeur. Deleuze soulignait qu'il y avait des personnages qui sont à la mesure
des concepts : à cet égard Gaston Lagaffe est à la mesure de la gaffe.
Quand Libération titre « la gaffitude », il est fait référence à la
« bravitude » évoquée par Ségolène Royal en Chine, cependant on pense
moins à « la gaffe attitude » qui aurait pu renvoyer à une stratégie
pensée et discutable qu'à une «lagaffitude » qui renvoie à une nature, une
« lagaffité ».
"En tant que mère"
De son côté, Ségolène Royal ne prête-t-elle pas le flanc au développement de
ces motifs sexistes ? Ne continue-t-elle pas aujourd'hui une double
stratégie perdante débutée pendant sa campagne ?
On se souvient du premier motif de délégitimation qui lui fut opposé :
celui de la femme au foyer. Après qu'elle eut déclaré qu'elle pourrait être
candidate à la présidentielle 2007, Laurent Fabius s'était demandé :
« Qui va garder les enfants ? ». La réponse à ces propos machistes
fut double : une réprobation générale et une récupération stratégique.
Face au piège d'être réduite à une « mère » et une « femme au
foyer », contrairement à une attitude féministe classique qui aurait consisté à
le récuser purement et simplement en sachant que cela reviendrait forcément,
elle a choisi de l'utiliser. Ségolène Royal usa et abusa pendant toute sa
campagne du motif du « en tant que mère », et continue aujourd'hui à le
développer quand elle insiste sur la venue de ses enfants juste avant et juste
après le cambriolage, quand elle se présente comme une « femme avec
foyer » en mettant en avant son appartement familial. Cette tentative de
récupération est-elle opérationnelle pour mettre hors-service le motif ?
Cela suffit-il à mettre hors-service les autres motifs sexistes ? On peut
en douter. Cela pourrait être une stratégie de retournement de la honte en
fierté, comme l'ont fait dans l'histoire les « protestants », les
« nègres », les « pédés », les « indigènes ». Cela aurait pu
être une stratégie de déplacement de l'insulte dans un autre contexte pour en
retourner le sens contre l'oppresseur, à la manière de ce que préconise Judith
Butler pour les insultes sexistes ou homophobes. La stratégie de récupération
de Ségolène Royal ne l'a-t-elle pas au contraire enfermée dans un motif trop
puissant pour être retourné, au mois le temps d'une campagne ? Comme le
faisait remarquer Cécile Daumas dans « Qui a peur du deuxième sexe ?
» (Tapage, Hachettes, 2007), cela n'a-t-il pas au contraire entretenu ce
motif ? Ce motif présent dans son discours n'a-t-il pas représenté une
porte ouverte, voire donné une légitimité à tous les autres motifs sexistes
autrement plus ancrés dans le dispositif discursif de la sexualité ?
Empêchés d'utiliser le motif de la mère, mais légitimés dans l'usage d'une
thématique sexiste, les adversaires de Ségolène Royal se sont repliés sur le
double négatif de la femme nerveuse.
Faire clivage
Surtout, cette récupération stratégique de son sexe n'a-t-elle pas échoué en
raison d'une deuxième erreur stratégique : Ségolène Royal en a fait un
motif de son vocabulaire, de « communication », sans en avoir fait un vrai
thème de débat et de clivage politique. A contrario, l'une des forces d'Obama
ne fut-elle pas de donner à la question du clivage racial, au moins dans un
premier temps, une place centrale dans le débat politique ? Son histoire
personnelle, la minorité à laquelle il pouvait être renvoyée, l'inconfort de sa
position de métis, son illégitimité de noir issu de l'immigration et non de
l'esclavage, étaient des pièges potentiels qui sont devenus des arguments de
sincérité, de vécu, d'expérience à l'appui de ses arguments politiques. En
battant ses adversaires sur cette question du clivage racial, il a gagné la
légitimité de développer d'autres thèmes en limitant les risques d'être en
permanence ramené au premier.
Ségolène Royal sera-t-elle suffisamment féministe pour faire avec le clivage
sexuel ce que Obama a réalisé sur la question du clivage racial ? Ce n'est
qu'à ce prix que nous pourrons commencer à rentrer dans ce qu'Eric Fassin,
nomme la « démocratie sexuelle », où la question sexuelle passera enfin de
l'implicite de la petite phrase machiste à l'explicite du conflit
politique.
Commentaires
"Perdre ses nerfs", c'est, au-delà de tout ce que tu notes justement, un lapsus très révélateur : on ne perd pas "ses nerfs" mais sa sérénité, son assurance. Ses "nerfs", on les garde plus que jamais !
L'expression est d'autant plus intéressante qu'on a voulu dans le même temps mettre en avant la perte (à propos de laquelle tu fais une utile synthèse anthropologique) et les fameux "nerfs".
Merci pour ces chroniques ;-).
une autre maniere de voir les choses!! :)
merci pour ce topic
je ne resiste toujours pas a la tentation decrire un petit mot apres avoir lu ces jolis topic :)
Sie stehen in den Wald, um den Pfirsich sehen, sehen Peach Blossom sehen Sie auf der Brücke, gegen das Licht und hell rosa Silhouette, vorwärts zu kommen, wenn peach schöne Haut, frühlingshafte Wärme und frische Temperament tief verwurzelt.