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Féminin - Masculin

Le sexe de Dieu: théologies féministes et homosexuelles

Stéphane Lavignotte, licencié en théologie protestante, est journaliste et membre du comité de rédaction de la revue Contretemps. Entretien.

Quand et dans quel contexte les théologies féministes sont-elles nées ?

Les premières théologies que l’on peut qualifier de féministes émergent au 19e siècle, parallèlement au mouvement des suffragettes. Il s’agit du contrecoup, au sein des Eglises, de la naissance du mouvement de libération des femmes dans la société. Deux exemples intéressants illustrent cette émergence. Du côté protestant, un groupe de femmes nord-américaines, emmenées par Elizabeth Cady Stanton, crée la Bible des femmes. Celle-ci reprend tous les passages de la Bible concernant les femmes, et les réinterprète de manière féministe. Du côté catholique, une société de femmes dénommée Alliance internationale Jeanne d’Arc est fondée, en Grande-Bretagne, dans les années 1910. Leur slogan : «Priez Dieu, elle vous exaucera!»
L’idée selon laquelle Dieu est une femme est extrêmement importante pour comprendre l’évolution ultérieure des différentes théologies de la libération sexuelle. Derrière l’image de «Dieu le père» se cache bien entendu une image patriarcale de la société. Toutes les théologies minoritaires vont par conséquent s’atteler à contester cette représentation dominante de Dieu: les théologiennes féministes diront que Dieu est une femme, les théologiens noirs qu’il est Noir et les théologiens queer qu’il est queer.
Une deuxième vague de théologies féministes naît dans les années 1960 et 1970, sous la double influence du concile Vatican II et du combat féministe en faveur de la contraception et de l’avortement. Ces mouvements sont particulièrement vigoureux en Allemagne et aux Etats-Unis. En France, des militantes d’associations protestantes prennent part au planning familial. Les choses sont plus compliquées au sein de l’église catholique, le magistère romain ayant, comme on le sait, quelques réticences à s’interroger sur le statut des femmes au sein du catholicisme. Ceci étant, ce qu’on considère généralement comme l’acte fondateur de la théologie féministe de cette seconde vague, à savoir l’ouvrage de Mary Daly intitulé L’église et le deuxième sexe (1968), émane d’une catholique. Daly y propose une critique radicale du christianisme et de la Bible dans la légitimation de la domination patriarcale.

Quand les théologies gays et lesbiennes apparaissent-elles ?
Les premières théologies gays et lesbiennes apparaissent au milieu des années 1970. En Californie notamment, ces mouvements sont proches de l’activisme révolutionnaire des mouvements homosexuels de l’époque. Les théologies homosexuelles contestent les interprétations homophobes dominantes de certains passages de la Bible. Ils relisent par exemple l’épisode de Sodome (Genèse 19) non comme une punition de l’homosexualité, mais comme un manquement à l’hospitalité. Ils feront également du coming out une catégorie centrale de lecture des Ecritures. Adam et Eve représentent selon eux clairement un cas de coming out, puisque les intéressés quittent l’innocence pour entrer dans l’humanité. Cela vaut également pour la naissance de Jésus – homme dans lequel Dieu s’incarne sur terre – dont les théologiens homosexuels disent qu’elle constitue pour Dieu lui-même une «sortie du placard» du Ciel... A la même époque se créent aussi une série d’associations homosexuelles gravitant autour des Eglises. Ainsi David et Jonathan – dont l’intitulé se réfère à un passage de l’Ancien Testament – la plus ancienne et la plus importante association homosexuelle en France est chrétienne.
Bon nombre de ces associations, tout en restant dans un positionnement critique, ont cependant perdu la radicalité des origines. Il faut dire qu’elles sont souvent animées par la volonté d’intégrer, à terme, les institutions ecclésiales, ce qui les pousse à atténuer leur critique à l’endroit de ces dernières. Par ailleurs, quand on est homosexuel et croyant, on peut être homosexuel, croyant et ouvrier ou homosexuel, croyant et chef d’entreprise. Dans ce cas, est-ce la position sexuelle minoritaire qui prévaut, ou la position sociale dominante?

Après les théologies féministes et homosexuelles surgit la théologie queer. De quoi s’agit-il ?
La théorie queer est une critique du féminisme classique et de l’évolution des communautés gays. En gros, les théoriciens queer leur reprochent d’avoir par trop figé les identités de genre, et cru en l’existence d’une «essence» de «la femme», de «l’homme», des «gays», des «hétéros»... La théorie queer consiste en un refus radical des identités de genre (et de toutes les identités), et en un appel à l’expérimentation de dispositifs sexuels nouveaux. La drag queen, dont l’identité est délibérément floue, est un exemple de ce type d’expérimentation1.
La théologie queer est la transposition de la théorie queer dans l’ordre du religieux. Elle émerge au cours des années 1990, notamment autour de figures comme Robert Goss puis Elisabeth Stuart. Elle se livre à une critique de la manière dont les théologies libérales antérieures ont cherché à imposer à Dieu leur propre identité (féminine pour les féministes, homosexuelle pour les homosexuelles), et propose de laisser cette dernière incertaine. Une phrase de l’apôtre Paul a une importance cruciale à cet égard. Paul dit: «Il n’y a plus ni juif, ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme.» (Epître aux Galates. 3,28). Les théologiens queer se saisissent de cette idée pour étayer leur refus des identités, et notamment de la distinction entre hétérosexualité et homosexualité, qu’ils considèrent comme une construction de la modernité qu’il s’agit de subvertir.
Les théologiens queer vont remettre en avant certains saints officiels de l’église, dont la caractéristique est de brouiller les frontières de genre. Par exemple Jeanne d’Arc. Le sexe de Jeanne d’Arc est féminin, mais son genre est indéfini. Il ne correspond en tout cas pas aux canons modernes de la féminité. Une grande importance sera par ailleurs accordée au baptême. On dira qu’au moment du baptême, l’individu perd toutes ses identités, et notamment l’identité masculine ou féminine, hétérosexuelle ou homosexuelle.

Ces courants théologiques sont-ils engagés dans des luttes concrètes au côté des mouvements sociaux, comme a pu l’être la théologie de la libération latino-américaine ?
Il faut dire que globalement, la base sociale des mouvements queer est plutôt faible. Mais chez les plus radicaux, on trouve clairement affirmée la nécessité d’une alliance avec tous les opprimés. Aux Etats-Unis, aux Pays-Bas ou en Grande Bretagne, les courants queer sont très présents dans le mouvement altermondialiste. En France, le groupe des Panthères roses – très critique vis-à-vis des religions – est de toutes les manifs de la gauche radicale.
Une difficulté importante est que les communautés populaires de par le monde ne sont souvent pas les moins homophobes. La théologie de la libération latino-américaine ou l’Action catholique ouvrière sont très engagées sur le front de la justice sociale, mais plus réticentes lorsqu’il s’agit de défendre les droits des minorités sexuelles. La lutte contre le Sida a néanmoins créé des nouvelles convergences. Parmi les chrétiens qui s’investissent sur cette question dans les pays du Nord, on trouve de nombreux homosexuels. Ceux-ci se retrouvent à militer avec des chrétiens des pays du Sud issus de classes populaires où les préjugés homophobes sont souvent forts. Leur lutte commune contre le Sida a obligé ces secteurs à changer le regard qu’ils portaient les uns sur les autres.

Trouve-t-on des théologies de libération sexuelle dans d’autres religions ?
On trouve des courants féministes dans toutes les religions. Par ailleurs, il existe des associations homosexuelles juives, et même une théologie queer juive. On trouve aussi un féminisme islamique, très engagé en faveur de l’égalité des droits, de l’accès des femmes au travail ou aux études, pour leur sortie de l’espace domestique, etc. Ceci étant, la convergence du féminisme islamique avec le féminisme des Eglises occidentales ne s’est encore que peu opéré. Mais les choses peuvent évoluer rapidement.

Comment perçois-tu l’attitude de la gauche par rapport à ces mouvements théologiques alternatifs ?
La gauche a souvent une conception monolithique des religions, percevant ces dernières comme des blocs homogènes sans contradictions internes. Certes, il n’est pas question de se faire des illusions sur l’idéologie des institutions religieuses dominantes, qui est, sur la plupart des questions morales de notre temps, indéniablement réactionnaire. Mais comme dans tout champ social, il existe dans le champ religieux des courants plus ou moins progressistes, et pour certains d’entre eux ouvertement révolutionnaires. Bon nombre des théologiens que nous avons évoqués considèrent la foi comme une véritable subversion. D’un point de vue général, il me semble que les militants politiques y gagneraient à penser la religion comme une question politique. Or, comme on ne peut pas penser la question ouvrière sans les ouvriers, on ne pensera pas la question religieuse sans les croyants des différentes religions. Ce sont des bagarres idéologiques qui se mènent aussi de l’intérieur de ces champs, et non pas seulement de l’extérieur. Je crois aussi que le capitalisme se combat dans la dimension de l’imaginaire, et que la théologie – avec la littérature, la musique, la peinture, etc. – est une des sources d’un imaginaire alternatif à celui de la publicité, de la consommation...

Propos recueillis par Razmig KEUCHEYAN
1.La principale théoricienne queer est Judith Butler. Voir: Gender Trouble. Feminism and the Subversion of Identity, Routledge, 1999.