La différence, une construction ?
Par Editeur le jeudi 22 novembre 2007, 00:05 - Gender studies - Lien permanent
Intervention à la journée « Féminin-masculin » du Fonds Ricoeur du 13 mars 2006 à l'Institut protestant de théologie de Paris.
Derrière ce titre, il m’a été demandé d’évoquer les théories du queer, en
particulier celles de Judith Butler. Le queer défend-il le genre comme une
construction ? Ce qui est sûr, c’est qu’il est le résultat d’un conflit où
la question de la construction était centrale.
Au milieu des années 80, le mouvement féministe américain est violemment
divisé : sur le rapport à la pornographie, à la prostitution, aux
mouvements lesbiens et transgenres/transexuels. Sur le fond, l’opposition se
focalise sur l’alternative essentialisme ou social-constructionisme de la
différence des sexes et des identités de genre. Ce conflit se poursuit en
donnant naissance à la théorie queer, remise en cause radicale de toute
naturalité en la matière. Le queer se revendique-t-il pour autant du social
constructionisme ?
Le « Social constructionism » est d’abord une théorie développée par
Peter L. Berger et Thomas Luckmann dans leur livre de 1966, The Social
Construction of Reality. Cette théorie étudie les manières qu’ont les individus
et les groupes de participer à la création de leur réalité perçue. Cette
approche implique de regarder comment les phénomènes sociaux sont créés,
institutionnalisés, et transformés en tradition par des humains. La réalité
socialement construite est vue comme un processus continu et dynamique.
Étonnement, les auteurs queer ne citent pas Berger et Luckman.
Les auteurs se revendiquent-ils de sources elles-mêmes liées à Berger et
Luckmann ? En matière de genre, deux ouvrages sont souvent présentés comme
« bibles » d’un constructionisme radical : « la pensée
straight » de Monique Wittig (publié en France en 1978, aux E-U l’année
suivante) et le premier tome de l’ « histoire de la sexualité » de
Michel Foucault (France 1976, E-U 1978). Aucun des deux ne citent Berger et
Luckmann. Aucun de ces ouvrages n’utilise le terme de constructionisme social.
Si Foucault utilise le terme construction, ce n’est que par les aventures de la
traduction. La phrase « la sexualité (…) est le nom qu’on peut donner à un
dispositif historique »1 devient sous la plume du traducteur anglais Robert
Hurley : « Sexuality (…) is the name that can be given to a
historical construct »2.
Notre hypothèse est que le queer a développé sa propre généalogie – son
propre canon ? - constructioniste : la vision d’une différence des
sexes comme construction certes, mais surtout comme variation autour de l’idée
de construction qui passe par des figures comme la mascarade, la parodie, la
répétition, la performance. Je propose de passer pour cela en revue les sources
de quatre auteurs queer – Judith Butler, Teresa de Lauretis, Beatriz Préciado
et David Halperin. A travers la façon qu’a chacun d’utiliser ces sources – de
mettre en avant un auteur ou un autre – se dessinent des façons différentes de
comprendre la différence sexes comme construction. Et surtout, des manières
différentes de la déconstruire.
Ces trois auteurs s’appuient sur un trépied commun, la mise en avant de
trois tropes intellectuels dans le mouvement féministe, puis gay et lesbien et
aujourd’hui queer :
La dénaturalisation – par l’anthropologie, la biologie,
l’histoire – des genres masculins et féminins et du modèle hétérosexuel.
Le dévoilement de la façon dont les genres se construisent et
se présentent comme naturels.
La proposition de pratiques de déconstructions
possibles.
Ils inventent leur propre « histoire » de cette remise en cause de
la différence des sexes à travers quatre périodes : les années 20 et
l’émergence Drag, les années 50 et la naissance du genre, la fin des années 70
et les dispositifs de discursifs, les années 80 et l’émergence des mouvements
queer et transgenre comme scissions du mouvement féministe.
1920-1935 : La féminité comme mascarade, la masculinité comme
travestissement.
Pendant les années 20, émerge dans une période qu’on appelle la
« Renaissance d’Harlem » une première scène artistique Drag King dans
ce quartier de New York. La figure la plus connue est Gladys Bentley, lesbienne
noire travestie en homme. À la même période en France, apparaissent les
garçonnes. Elles portent des jupes courtes et des robes échancrées, se coupent
les cheveux, fument, conduisent, gagnent leur vie et vivent en indépendantes.
Dans son ouvrage Female masculinity, Judith Halberstam s’intéresse à ces
figures et Beatriz Precido met particulièrement en avant ce mouvement drag king
avant l’heure.
Ces auteures partagent avec Judith Butler l’intérêt pour un article -
« la féminité comme mascarade » -écrit en 1929 par la psychanalyste
et traductrice américaine de Freud Joan Rivière. Cette dernière évoque les
femmes intellectuelles en ces termes : « Ce sont de bonnes épouses,
d’excellentes mères, des femmes d’intérieur compétentes ; elles
participent à la vie sociale et aux événements culturels ; elles
manifestent des intérêts spécifiquement féminins en se préoccupant de leur
apparence et elles trouvent le temps nécessaire, lorsque le besoin s’en fait
sentir, de jouer le rôle de substitut maternel dévoué et désintéressé, dans
leur cercle familial ou auprès de leurs amis. Mais en même temps, elles sont
capables d’assumer les charges de leur vie professionnelle pour le moins aussi
bien que n’importe quel homme. On est bien embarrassé pour classer, du point de
vue psychologique, un tel type de femme. 3 » Joan Rivière s’inspire d’un
phénomène décrit par Jones et Ferenczi : certains homosexuels exagérant
leur hétérosexualité pour se défendre contre leur propre homosexualité. Elle
montre que ces « femmes qui aspirent à la masculinité peuvent revêtir le
masque de la féminité pour éloigner l’angoisse et éviter la vengeance qu’elles
redoutent de la part des hommes ». Y a t il une différence pour elle entre la
« féminité vraie » et la mascarade ? « Je ne prétends pas
qu’une telle différence existe » répond-elle.
Alors que Freud semblait avoir été annexé par le camp « essentialiste
», les auteurs queers soulignent que la lecture qui en est faite à l’époque de
Joan Rivière ne justifie pas cette récupération. Teresa de Lauretis souligne
que dans une note à l’édition de 1915 des « Trois essais sur la théorie de
la sexualité », Freud écrit : « Il faut bien se rendre compte que les
concepts masculin-féminin qui pour l’opinion courante ne semblent présenter
aucune équivoque, envisagés du point de vue scientifique sont des plus
complexes ». Il en décline trois acceptions – biologiques, sociologiques et
psychanalytiques – soulignant que dans aucune des trois acceptions, les
caractères de sexe, chez un individu, n’excluent ceux de l’autre.
En 1935, paraît en anglais l’ouvrage de Margaret Mead qui aura pour titre
français « L’anthropologie du genre en Nouvelle-Guinée », précédé en 1928
de l'ouvrage Coming of Age in Samoa. Elle décrit une société de tolérance, sans
conflit, où « l'activité sexuelle est une chose naturelle et
agréable » à laquelle les adolescents, en particulier, s'adonnent
librement. Elle montre que les traits de caractère de l’homme et de la femme
sont le résultat d’un conditionnement social. La nature est malléable car
« elle obéit aux impulsions que lui communique le corps social ». Et
conclue ainsi l’introduction de son ouvrage :
« Je m'étais fixé pour tâche une étude du conditionnement de la
personnalité sociale de chaque sexe, dans l'espoir qu'elle jetterait, quelque
lumière sur la différence entre hommes et femmes. Je partageais la croyance
générale de notre société qu'il existait un tempérament lié au sexe, et qui
pouvait, au plus, n'être que déformé ou détourné de son expression normale.
J'étais loin de soupçonner que les tempéraments que nous considérons comme
propres à un sexe donné peuvent n'être que de simples variantes du tempérament
humain, et que c'est l'éducation qui, avec plus ou moins de succès et selon les
individus, permet aux hommes ou aux femmes, ou aux deux, de s'en
approcher. »
Pour autant, si les caractères secondaires de chaque sexe semblent répartis de
manières différentes selon les sociétés, vidant de toute essence universelle
les termes « masculin » et « féminin », l’existence d’une
différence des sexes reste pour Mead une constante : « Chaque société
a, d'une façon ou d'une autre, codifié les rôles respectifs des hommes et des
femmes, mais cela n'a pas été nécessairement en termes de contrastes, de
domination et de soumission. Aucune civilisation ne s'est dérobée à l'évidence
de l'âge et du sexe : chez une certaine tribu des Philippines, il est
convenu qu'aucun homme n'est capable de garder un secret; pour les Manus, seuls
les hommes sont censés aimer jouer avec les petits-enfants; les Toda
considèrent que presque tous les travaux domestiques revêtent un caractère trop
sacré pour êtres confiés aux femmes ; les Arapesh sont persuadés que la
tête des femmes est plus forte que celle des hommes. Dans la répartition du
travail, la façon de s'habiller, le maintien, les activités religieuses et
sociales - parfois dans tous ces domaines, parfois dans certains d'entre eux
seulement - hommes et femmes sont socialement différenciés et chaque sexe, en
tant que tel, contraint de se conformer au rôle qui lui a été assigné. »
Éducation, contrainte, conformation, assignation. Voilà les termes en lesquels
Margaret Mead parle de la construction des genres, un modèle qui inspirera
durablement le féminisme, comme nous le verrons par exemple avec le Deuxième
sexe de Simone de Beauvoir. Elle est aussi la première à utiliser le terme de
genre à la manière des féministes. L’anthropologie sera une voie privilégiée
des auteurs queer pour la dénaturalisation des genres masculins et féminins et
du modèle hétérosexuel. En 19764, une polémique – toujours pas terminée - née
de la publication d’un ouvrage qui met en lumière l’existence des Berdaches
chez les indiens d’Amérique : des hommes biologiques qui s’habillaient et
travaillaient en femme et qui avaient des rapports sexuels fréquents avec des
hommes non-berdaches. Les gays et lesbiennes studies populariseront différentes
situations – en Birmanie, aux Samoa – qui iront aussi dans le sens d’un
troisième genre plus proche des transgenres.
1947 : « Devenir » social et réassignation
chirurgicale
Le deuxième temps de la généalogie queer est l’après-guerre, avec deux
figures de la dénaturalisation du genre, le « Deuxième sexe » de
Simone de Beauvoir et les sexologues de transexualité, principalement John
Money.
En 1949, Simone de Beauvoir publie « le deuxième sexe ». Cela semble être
un passage obligé pour les auteurs queer de citer les phrases historiques qui
ouvrent l’ouvrage : « On ne naît pas femme : on le devient.
Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt
au sein de la société la femelle humaine ; c'est l'ensemble de la
civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat
qu'on qualifie de féminin. Seule la médiation d'autrui peut constituer un
individu comme un Autre. » De Beauvoir insiste d’abord sur l’importance de
l’éducation et revendique l’égalité. Si elle peut sembler désirer entre les
deux sexes le « semblable » ou « l’androgyne », elle n’appelle
pas à un dépassement de la différence, mais à une « femme nouvelle », une
femme qui n’existe pas encore, « car la femme d’aujourd’hui est écartelée
entre le passé et l’avenir ; elle apparaît le plus souvent comme une
« vraie femme » déguisée en homme, et elle se sent mal à l’aise aussi
bien dans sa chair de femme que dans son habit masculin »5. On voit aussi la
thématique de l’habit, du déguisement, de la chair de la femme et de l’habit de
l’homme. Mais, à la suite de la lecture que Monique Wittig fera de De Beauvoir,
les auteurs queer retiendront surtout l’idée du « mythe de la femme »,
remettant en cause la naturalité de ce Wittig appellera « la-femme
».
A la même époque de l’autre côté de l’Atlantique nait dans le milieu médical
le terme de « genre » qui sera la notion centrale des
constructionistes radicaux. John Money, à la clinique John Hopkins de New-York,
s’occupe des enfants nés « intersexuel ». À la naissance, certains enfants
laissent les adultes incertains sur leur sexe, ou présentent un sexe physique
en contradiction avec leur sexe chromosomique, amenant les médecins à leur
assigner chirurgicalement l’un ou l’autre sexe avant de leur faire suivre un
traitement hormonal. Dans un premier temps, l’incertitude et la désignation du
sexe se fait visuellement. Par exemple, dans le cas d’un pénis de moins d’1,5
cm, l’assignation se fait au sexe féminin. Plus tard, l’assignation se fera sur
une base chromosomique ou hormonale.
Les auteurs queer sont critiques sur les discours normalisateurs de Money mais
aussi d’autres scientifiques ayant fait avancer la possibilité de changement
chirurgical de sexe comme Robert Stoller, Harry Benjamin ou Richard Green. Pour
autant ils créditent ces scientifiques de l’invention du terme de genre :
il y a un sexe biologique et un genre, éventuellement différent du premier, qui
est l’identité sociale de la personne. Ce terme de genre va être importé par
les théoriciennes féministes : Gayle Rubin le popularise en 1975 avec son
ouvrage Traffic in Women, les féministes matérialistes comme Christine Delphy
en France utilisent le le terme pour définir les femmes en terme de classe.
Puis, il devient le terme central de la pensée des intellectuelles queer, les
Genders studies succédant aux Womens studies. Les auteurs qui s’y reconnaissent
utilisent « la notion de gender comme outil théorique pour conceptualiser
la construction sociale, la fabrication historique et sexuelle, face à la
revendication de la "féminité" comme substrat naturel, comme forme de vérité
ontologique6 »
Les auteurs queer insistent également sur l’aspect arbitraire – dénaturalisé –
de l’assignation à sexe puisqu’elle se fait sur la base d’un régime visuel puis
micro-biologique discutable. Le sexe n’est pas un donné a priori, il peut y
avoir incertitude. Contrairement aux pratiques de l’époque qui était d’attendre
l’adolescence pour qu’une prédominance de genre apparaisse, John Money insiste
auprès des parents pour que l’opération se déroule avant les 18 mois, estimant
que jusqu’à cet âge, tout est encore possible en terme de genre.
Avec cette référence, cette dimension médicale, on n’est plus seulement dans la
vision d’un genre social (et donc modifiable) construit sur un sexe biologique
préexistant. La dénaturalisation aboutit à une artificialisation, une
construction potentiellement totale du sexe. Il n’est pas seulement question du
genre féminin comme construit – comme « autre », du masculin – mais de
l’un et de l’autre sexe. Pour autant, on reste dans une différence des
sexes : on assigne des bébés à l’un ou l’autre sexe, on ne laisse pas
grandir une catégorie intersexe, des androgynes, des transgenres, sujet dont
nous parlerons plus tard.
1975-1978 : Le déconstruction de la
différence
Ce n’est qu’avec Monique Wittig et la lecture de Michel Foucault par les
auteurs queer que l’on passe d’une théorie des caractères secondaires du sexe
(féminité = douceur) à une remise en cause de la différence elle-même. Wittig
est lesbienne, Foucault gay, et leurs théories sont en lien avec l’émergence en
France comme aux Etats-Unis du mouvement des femmes et d’un mouvement gay et
lesbien radical (FHAR, Gouines rouges…). Cela est déterminant dans la remise en
cause de la différence des sexes.
En 1978, Foucault publie en le préfaçant le récit d’une personne hermaphrodite,
« Herculine Barbin dite Herculina B ». Foucault étudie d’abord ce récit
pour illustrer le passage de la société souveraine, où le pouvoir s’impose par
le pouvoir de vie et mort, à la société disciplinaire présentée trois ans plus
tôt dans « Surveiller et punir », marquée par la mise en place d’une
technologie nouvelle pour quadriller, contrôler, mesurer, dresser les
individus, les rendre à la fois « dociles et utiles ». L’auteur du récit
est-elle une femme à barbe et à pénis ou un homme avec de la poitrine ?
Toujours est-il qu’il lui est imposé de choisir une de ces identités, elle qui
avait les deux. À l’époque de la publication du livre, le débat intellectuel
fait resurgir les figures du Chevalier d’Eon, tandis l’histoire de Christine
Jorgensen, homme devenu femme, a déchaîné la presse des années 60, puis celle
Jan Morris fait les gros titres des années 70 7.
Avec ces exemples, c’est l’homogeneïté et l’existence même d’une frontière
entre les catégories masculin/féminin qui est remise en cause et plus seulement
le caractère construit de leur contenu. Au milieu des années 80 et jusque dans
les années 1990, la relecture de Foucault entraînera un nouvelle vague
d’éclairages sur les évolutions du XIXe siècle. Des historiens de la culture
pointent l’invention du terme homosexualité en Angleterre vers 1892 ;
Georges Chauncey montre que le terme « inversion sexuelle » ne
désignait pas alors des amours de même sexe mais une dissonance entre le sexe
et les caractères secondaires comme une femme masculine (une femme qui fait de
la politique !) ou un homme féminin (qui aime les chats !). Des théologiens
queers (Kathy Rudy, Michaël Vasey, Robert Goss) étudieront la contribution des
églises à cette construction au XIXe siècle.
Les travaux de Foucault attirent l’attention des générations d’intellectuels
suivants sur d’autres périodes de l’histoire. Les théoriciens queer sur
penchent sur la Grèce antique et les théologiens queer font une lecture
détonante des Pères de l’Eglise et des débuts de la vie monastique. L’histoire
joue alors le même rôle de dépaysement que l’anthropologie de Margareth
Mead : on y découvre d’autres dispositifs sexuels qui redonnent une
historicité aux dispositifs actuels, par exemple une valorisation de l’amitié
ou l’idée que l’indifférence sexuelle ou la fin du mariage sont des réalités du
Royaume futur de Dieu qui peuvent s’anticiper dans ce monde.
Surtout, paraît en 1976 le premier tome de l’Histoire de la sexualité de Michel
Foucault. Ce texte inscrit ce bestiaire historique dans une théorie qui fait de
cet ouvrage le manuel de base du constructionisme radical. L’idée centrale est
que la sexualité, loin d’être une parole à libérer de la répression, est le
produit d’une incitation aux discours – amorcée par la généralisation de la
confession après le concile de Trente – dans un dispositif historique. Ces
dispositifs produisent la sexualité en la faisant passer d’une pratique – avoir
des pratiques avec une personne de même sexe – à une identité – être un
homosexuel.
Foucault décrit quatre stratégies discursives : l’hystérisation du corps
des femmes, la pédagogisation du sexe des enfants, la socialisation des
conduites procréatrices et la psychiatrisation des plaisirs pervers. Foucault
développe les trois derniers points et surtout le dernier, mais peu le premier.
La question de l’hystérisation du corps des femmes – base pour une remise en
cause de la différence des sexes – est développée par les auteurs qui
s’inspirent pour cela du modèle de la psychiatrisation des plaisirs pervers que
propose Foucault.
David Halperin – spécialiste helléniste de formation et à ce titre grand
vulgarisateur d’amours grecs – écrit en 1995 dans Saint Foucault :
« De la même manière que le binarisme homme/femme est une production
sexiste, le binarisme hétérosexuel/homosexuel est une production homophobe.
Dans les deux cas, il y a deux termes, le premier étant non marqué, non
problématisé – il désigne la catégorie à laquelle chacun est censé appartenir
(à moins d’être spécifiquement marqué comme différent) ; le second est
fortement marqué et problématisé – il désigne alors une catégorie de personnes
que quelque chose distingue des gens normaux, de ceux qui ne sont pas définis
par leur différence. »8
Dans cette affirmation, David Halperin doit autant à Foucault qu’à une autre
auteure qu’il ne cite pourtant pas dans son ouvrage, l’autre grande référence
du constructionisme radical, Monique Wittig.
Cette écrivaine lesbienne, fondatrice du mouvement des femmes en France,
prononce une conférence publiée en 1978 – La pensée straight - qui se termine
par ces mots : « Qu’est-ce que la-femme ? Branle-bas général de
la défense active. Franchement, c’est un problème que les lesbiennes n’ont pas,
simple changement de perspective, et il serait impropre de dire que les
lesbiennes vivent, s’associent et font l’amour avec des femmes car la-femme n’a
de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques
hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes9 ». Pour elle, homme et
femme sont des catégories qui ne fonctionnent que dans l’hétérosexualité
compris non comme une norme naturelle mais comme un contrat – qu’elle appelle à
rompre – un régime politique. La différence des sexes n’est pas un
« déjà-là » comme le dit la pensée dominante, mais la marque de ce
régime politique, comme la création des races naquit de la mise en place de
l’esclavage. C’est l’oppression qui crée le sexe. Comme un écho à la phrase de
Mead sur l’âge et le sexe comme « évidence », ou au souvenir de ce vieux
militant de la Mission populaire me racontant qu’enfant on lui avait appris à
reconnaître un juif en reliant différents traits physiques, Wittig écrit :
« Aujourd’hui cependant, race et sexe sont appréhendés comme une pensée
immédiate, une donnée sensible, un ensemble de « traits physiques ». Ils
nous apparaissent constitués comme s’ils existaient avant tout raisonnement,
appartenaient à un ordre naturel. Mais ce que nous croyons être une perception
directe et physique n’est qu’une construction mythique et sophistiquée, une
« formation imaginaire » qui fait réinterprèter des traits physiques
(en soin aussi indifférents que n’importe quels autres mais marqués par le
système social) à travers le réseau de relations dans lequel ils sont
perçus.10 » Wittig fait référence à Roland Barthes qui appelait à
« ne pas supporter de voir la Nature et l’histoire confondues à chaque pas
».
En plus de la déclaration d’indépendance que représente le texte, l’écrivaine
(qui a écrit un roman entier, l’Opoponax, où une petite fille raconte sa vie
avec le pronom neutre « on » ) pointe à son tour – dans La marque du
genre – la dimension discursive de cette imposition continue de l’universel au
masculin : « Il se refait, se fait sans cesse, à chaque moment, il a
besoin de la contribution active, hic et nunc, de l’ensemble des locuteurs pour
prendre effet sans relâche11 ». On verra combien cette vision inspire la
construction du genre d’un point de vue queer. Plus loin elle écrit :
« Certains mots, loin d’être isolés, débarquent dans le chantier
littéraire comme de vrais corps d’armée, avec tous ceux qui les entraînent à
leur suite et les rêveries qu’ils suscitent ne procurent pas toujours de
l’agrément. Tels sont femme, homme, sexe et tout leur arsenal. D’autres qui
appartiennent au même arsenal bougent moins lourdement, ce sont les pronoms
personnels qui mettent en place le genre. Et même, à les regarder de plus près,
ce sont de bonnes machines de guerre puisque c’est par eux que s’opère
l’exécution du sexe, c’est par eux que le sexe est forcé sur les
utilisateurs.12 »
Les auteurs queer s’inspireront de Foucault comme de Wittig pour déplacer le
centre de gravité du débat. La question n’est plus la domination des femmes par
les hommes – le patriarcat – ou de l’homosexualité par l’hétérosexualité, mais
la remise en cause de ces identités mêmes qui sont des productions de
l’hétérosexualité. Comme l’écrit Monique Wittig, une société matriarcale ne
serait pas moins hétérosexuelle. Le sujet de Trouble dans le genre de Judith
Butler n’est plus, comme dans le féminisme classique, « les femmes »
mais la subversion politique des identités.
Si les auteurs queer relisent Foucault et Wittig ensemble, ils choisissent sur
un point le premier contre la seconde. Là où Wittig pensait, comme les
féministes matérialistes, qu’il y avait une possibilité de s’échapper, un
au-delà, une libération possible, Foucault pense qu’il n’y a pas d’au-delà du
pouvoir ou des dispositifs discursifs. David Halperin insiste sur l’idée que
« liberté est interne au pouvoir » citant W.H Auden :
« Quand apprendrons-nous, ce qui devrait être clair comme le jour, nous ne
pouvons pas choisir ce que nous sommes libres d’aimer »13. Il s’agit alors non
plus de se libérer mais de résister et construire des écarts, des différences,
des déplacements. Nous y reviendrons.
Les années 80 : la rupture.
De violentes polémiques secouent le mouvement féministe américain dans les
années 80 : l’engagement d’une partie du mouvement féministe aux côtés des
censeurs de la pornographie14 ; le féminisme – blanc, issu des classes
moyennes – est accusé par les féministes noires et chicanos de nier les
dominations de classe qui le traverse ; une partie des féministes accusent
les lesbiennes et les transgenres de passer du côté de l’ennemi héréditaire en
jouant avec le genre masculin. Chez les gays, naît une critique de l’idée de
« libération » gay qui créerait une « identité gay », une
homosexualité pensée comme une essence à son tour normalisante. Continuant le
mouvement décrit par Foucault d’enfermement dans des catégories homogènes,
l’identité gay a créé ses propres anormaux qui font honte aux gays intégrés
dans l’hétéronorme : transgenres, transexuelles, gays et lesbiennes
handicapés, folles, prostituées. Théoriquement, le débat se focalise sur
l’opposition essentialisme/ constructionisme, avec l’apparition d’auteurs
constructionistes (Geoffrey Weeks sur l’hétérosexualité, Walkowitz sur le
prostitution, Thomas Laqueur et sa « fabrique sexe ») dans la suite de la
traduction aux Etats-Unis en 1978 du premier tome de l’Histoire de la
sexualité. Gayle Rubin qui en 1975 dans Traffic in women avait popularisé la
notion de genre dans le féminisme, lit avec passion Foucault et publie en 1984
Penser le sexe qui apparaît comme l’acte d’indépendance d’un post-féminisme
ayant la volonté de replacer les questions sexuelles sur un plan politique et
non biologique. Judith Butler se réclame de cette influence de Rubin.
Teresa de Lauretis, qui revendique la paternité du terme de Théorie Queer,
titre d’une conférence qu’elle donne en 1990, écrit en 1987 Technologies of
gender où elle soutient que le genre n’est pas la simple dérivation d’un sexe
anatomique/biologique mais une construction socioculturelle, le résultat
d’effets composés de représentations visuelles et discursives émergeant de
différents dispositifs institutionnels (la famille, la religion, le système
d’éducation, les médias, la médecine, la loi) mais aussi du langage, de l’art,
de la littérature, du cinéma… De Lauretis insiste sur l’idée que même si le
genre est de nature discursif ou construit, il a des effets concrets et réels,
qu’il est « réel-isé » comme une forme d’identité sociale et
subjective qui ne laisse pas de choix : le sujet social est en-gen(d)ré
(engender). Nous le verrons plus tard, elle est plus pessimiste que la plupart
des auteurs queer sur la possibilité de s’insubordonner au genre.
En 1985 apparaît sous la plume de Linda Hutcheon15 le terme de « parodie
», avec une définition que reprendra plus tard Butler pour la
performance : la « répétition prolongée extended avec une différence critique » a une
« fonction herméneutique avec à la fois des implications culturelles et
même idéologiques ». La parodie, la « performance » fait écho aux
pratiques du féminisme américain depuis les années 60 de mise en scène de la
domination masculine et de l’assignation à identité de la femme ainsi qu’au
développement plus récent d’une visibilité drag-queen, illustrée par le film
culte « Paris is burning » sur les performances drag dans un club de
Harlem. Pour Judith Butler, la drag-queen dévoile que toute identité de genre
est toujours une parodie : « La parodie du genre révèle que
l’identité originale à partir de laquelle le genre se construit est une
imitation sans original. Plus précisément, on a affaire à une production dont
l’un des effets consiste à se faire passer pour une imitation. Cette
déstabilisation permanente des identités les rend fluides et leur permet d’être
signifiées et contextualisées de manière nouvelles ; la prolifération des
identités empêche que la culture hégémonique ainsi que ses détracteurs et
détractrices invoquent des identités naturalisées ou essentielles16. »
Inconsciente, la répétition produit le genre, consciente, elle s’exprimer dans
la figure de la drag-queen comme une possibilité de dévier le genre, de le
resignifier, notamment en le répétant dans d’autres contextes.
La théologienne épiscopalienne lesbienne Elizabeth Stuart reprend cette
stratégie de la répétition avec une différence critique dans la théologie queer
en estimant que « la parodie est depuis longtemps le modus operandi
chrétien17 ». Elle en fait la clé d’une créativité théologique queer qui
revendique un christianisme queer depuis 2000 ans !
1990 : la théorie queer
Comment ces éléments se retrouvent-ils synthétisés dans la théorie queer dans
la remise en cause de la différence des genres ?
- La psychanalyse fait débat. Certains, en particulier chez
les auteurs français (Didier Eribon, Beatriz Preciado, Marie-Hélène Bourcier)
sont vent debout contre la psychanalyse, prise en bloc. Ils lui reprochent –
assimilant toute la psychanalyse à une tendance du lacanisme particulièrement
étouffante en France, y compris dans les milieux théologiques – de transformer
l’ordre symbolique en nouvel ordre naturel indépassable, un « déjà-là »,
qui précéderait toute forme de vie sociale. Ils lui reprochent de renaturaliser
les identités sexuelles et de dénier la parole aux « déviants », qui ne
sont pas censés parler puisque (critique partagée par Judith Butler) la
différence des sexes serait co-extensive au langage lui-même. Ils voient dans
la psychanalyse le dernière avatar des technologies de l’aveu, après la
confession, la médecine et la psychiatrie.
D’autres entrent en débat. Térésa de Lauretis veut sortir de ce qu’elle
considère comme une fausse dichotomie entre Freud et Foucault. S’appuyant sur
Laplanche, elle estime conforme à Freud de penser que la sexualité est
implantée dans le corps de l’enfant par les interactions avec les parents et
les adultes. On n’est pas loin de l’implantation de la perversion que décrit
Foucault. Judith Butler défend également que le genre est le résultat d’un
développement pré-oedipien du psychisme sous la contrainte de la loi
hétérosexuelle.
En revanche, De Lauretis en tire une vision critique de l’utilisation de
Foucault par les auteurs queers, notamment Judith Butler. Le contresens est
pour elle que les auteurs queer utilisent le sujet des tomes 2 et 3 des
l’Histoire de la sexualité – ceux qui inventent un art de l’existence, une
invention de soi-même comme une œuvre – en pensant qu’ils ont la capacité de
remettre en cause le dispositif discursif qui produit leur sexualité expliquée
dans le tome 1. Or, elle remarque que les sujets des tomes 2 et 3 sont pourtant
bien soumis à la différence des genres : ils se disent comme
« ils » et parlent des « elles ». La sexualité évoquée dans le
tome 1 est un dispositif discursif plus ancré que celui des tomes 2 et 3, une
« formation socio-politique, multi-discursive et complexe », une
« massive technologie sociale du sexe (qui) n’est pas quelque chose que
les individus pourront subvertir, réarticuler, se réapproprier, que ce soit par
la performance drag, la chirurgie ou la volonté politique18 ».
Judith Butler est consciente de cette difficulté. Dans son dialogue avec Gayle
Rubin19, elle reconnaît que la « pysché est encore au fond du trou », que
« peut-être y a-t-il quelque chose de plus intraitable, de plus persistant
», Gayle Rubin pointant que l’approche psychanalytique peut expliquer à la fois
le changement et l’irréductible.
- Judith Butler – en partant de l’exemple de la Drag Queen – utilise
les termes de performance et de performativité. Cela décrit à la fois
la performance comme réalité d’un dispositif discursif et d’un dispositif
corporel. Une parole performative (référence à Austin) est une énonciation qui
fait exister ce qu’elle dit – « La séance est ouverte » ou en
l’occurrence « tu es un garçon », « tu es une fille »,
l’interpellation par un policier citée par Althusser20 – le genre s’inscrivant
d’abord dans un individu par toutes les façons de le lui/qu’il-a-de dire. Il
n’y a pas contrainte sur un individu préexistant mais une naissance du sujet
par la contrainte même, le pouvoir est à la fois créateur et oppresseur, ce que
Butler définie comme l’assujettissement. Chaque individu, en soutenant, en
répétant en permanence une multitude de gestes, de façon de réagir, de parler,
joue une performance qui fait exister – et le fait exister dans – son genre.
Beatriz Preciado écrit : « (L’hétérosexualité), loin de surgir
spontanément de chaque corps nouveau-né doit être ré-inscrite ou ré-instituée à
travers des opérations constantes de répétitions et de re-citations des codes
(masculins et féminins) socialement investis comme naturels. »21 Le genre est
une pratique qui s’accomplit sans cesse, une improvisation pratiquée dans un
contexte contraignant, toujours avec et pour autrui22. Le genre,
« temporalité sociale constitué »23, est à la fois construit au fil des
siècles et construit en permanence.
- Peut-on déconstruire le genre ? On a vu les critiques de
Téresa de Lauretis et les limites que Butler pointe elle-même. Le genre étant
la parodie d’un original qui n’existe pas, la répétition pouvant avoir des
échecs – Butler reprend à Austin mais aussi à Derrida l’intérêt pour les ratés
du performatif – le queer interroge : qu’est-ce qui fait qu’une injonction
performative ne marche pas ? N’y a-t-il pas dans les échecs une
possibilité de détourner et retourner en fierté par exemple les insultes
(queer, pédé…) ou les discours de haine homophobes, une alternative politique à
la pénalisation de ces discours ? Ces failles ne permettent-elles pas de
faire bouger, de construire des écarts avec les genres ? Butler appelle à
« répéter en proliférant radicalement le genre, et ainsi déstabiliser les
normes du genre qui soutiennent la répétition »24. Le Queer va encourager la
prolifération de genres : « lesbiennes féministes et agressives,
tapettes mystiques, fantasmeurs, drag queens et drag kings, clones, cuirs,
femmes en smoking, femmes féministes ou hommes féministes, masturbateurs,
folles, divas, snap !25, virils, soumis, mythomanes, transexuels, wannabe,
tantes, camionneuses, hommes qui se définissent comme lesbiens, lesbiennes qui
couchent avec des hommes… et aussi tous ceux qui sont capable de les aimer,
d’apprendre d’eux et de s’identifier à eux26. » L’approche Queer refuse
l’enfermement de ces nouveaux sujets dans de nouvelles prisons identitaires qui
pourraient perdurer dans le temps mais refuse également l’illusion du grand
soir révolutionnaire de l’abolition des genres, comme le défendent les
féministes matérialistes comme Christine Delphy ou Monique Wittig. Le queer
défend des « identités stratégiques », identités temporaires,
« écarts, imbrications, dissonances, résonances, défaillances ou
excès27, » lieux de ressources politiques, « sites potentiellement
privilégiés pour les critiques et l’analyse des discours culturels28. »
David Halperin écrit : « C’est à partir de la position marginale
occupée par le sujet Queer qu’il devient possible d’apercevoir une multitude de
perspectives pour repenser les relations entre les comportements sexuels, les
identités érotiques, les constructions du genre, les formes de savoir, les
régimes de l’énonciation, les logiques de la représentation, les modes de
constructions de soi et les pratiques communautaires – c’est à dire pour
réinventer les relations entre l’amour, la vérité et le désir29. » Le
programme dépasse largement la question de la différence des genres.
- Le chirurgical et l’hormonal. Certains auteurs dont fait
partie Beatriz Preciado revendiquent de travailler plus à la fois avec Monique
Wittig – l’idée de rupture du contrat hétérosexuel – et la notion de
technologie du genre de De Lauretis, poursuivies selon elle par Dona
Haraway : les techniques performatives d’inscription des signes dans les
existences, les constructions de représentations visuelles, la performance mais
aussi le chirurgical ou l’endocrinologie. Dans une lecture qui se revendique de
la biopolitique de Foucault, Preciado entame une histoire récente du corps.
Elle met en avant l’assignation des enfants intersexes, la consommation massive
depuis l’après-guerre d’hormones notamment contraceptives, soulignant qu’avaler
des médicaments c’est pour elle ingérer des « métaphores politiques »
du genre. Elle s’appuie sur l’histoire de la performance dans le mouvement
féministe américaine, les écrits d’Angela Davis faisant le lien entre
classe/race/sexe et les revendications des transgenres et des transexuelles
pour être maîtres des opérations chirurgicales et des prescriptions d’hormones,
en se soustrayant au pouvoir des psys et des médecins. Elle développe, non sans
humour, une théorie des prothèses (les féministes brûlaient leur soutien gorge,
les queer se font implanter des seins en silicone) qui ambitionne de dépasser
le débat essentialisme/ constructionisme. Il s’agit pour elle de débusquer un
autre débat caché : celui entre corps naturels et corps artificielle. Pour
elle, le problème n’est pas le bistouri, mais qui décide de l’accès au
bistouri.
Conclusion :
Pourquoi déconstruire ? La thématique queer en France a été souvent
accueillie avec des sourires, l’impression d’une certaine frivolité ludique
dans la volonté de jouer avec les genres. Pourtant, ne pose-t-elle pas la
question de l’égalité homme femme plus au fond, en ne se bornant pas à de
nécessaires mesures réglementaires du type quota ou de « cures » de
confiance en soi pour les femmes ? Plus fondamentalement, Judith Butler
pointe que les mêmes termes qui peuvent conférer la qualité d’humains à
certains, la dénit à d’autres, considérés comme moins humains et par exemple
moins sujets de droit (les transgenres, les travailleurs et travailleuses du
sexe, les couples et familles de même sexe). Il ne s’agit pas pour Butler de
sombrer dans un fantasme quasi-divin d’être créateur du monde et de soi, sans
antérieur ni extérieur, ni « pour célébrer la différence en tant que telle
mais pour établir des conditions plus diversifiées et favorables à la
protection et au maintien de la vie tout en résistant aux modèles
d’assimilation 30».
Je terminerai en citant encore Judith Butler évoquant l’homophobie comme la
réaction à une différence qui conteste notre grille d’intelligibilité de
nous-mêmes : « Comment aborder cette différence qui conteste notre
grille d’intelligibilité sans pour autant forclore le défi qu’elle
produit ? Que signifierait d’apprendre à vivre avec l’angoisse née de ce
défi, de sentir la certitude épistémologique et ontologique partir à la dérive
tout en acceptant au nom de l’humain, que l’humain devienne autre chose que ce
qu’il est traditionnellement supposé être ? Il nous faudrait apprendre à
vivre, à embrasser à la fois la destruction et la désarticulation de l’humain
au nom d’un monde plus accueillant et finalement moins violent, renoncer à
connaître à l’avance la forme précise que prend et prendra notre qualité
d’humain, tout en restant ouvert à sa permutation et ceci au nom de la
non-violence31 ». Quels choix politiques pour des vies vivables et pas
seulement vivantes ?
1 Michel FOUCAULT, Histoire de la sexualité, Paris, éditions Gallimard,
1976, p. 139.
2 Michel FOUCAULT, The history of sexuality, New-York, Pantheon, 1978, p.
105.
3 Joan RIVIERE, La féminité en tant que mascarade, in Marie-Christine HAMON
Dr., Féminité mascarade, Paris, Le Seuil, 1989, p. 199.
4 Jonathan KATZ, Gay american history, Lesbian and gay men in the USA,
New-York, Thomas Y. Crowell Company, 1976.
5 Simone DE BEAUVOIR, Le deuxième sexe, Paris, Gallimard, 1949, p.
655-656.
6 Beatriz Preciado, Multitudes queer, Multitudes, n°12, printemps 2003, p.
20.
7 Pat CALIFA, Le mouvement transgenre, Paris, EPEL, 2003.
8 David Halperin, Saint Foucault, Paris, EPEL, 2000, p. 59.
9 Monique WITTIG, La pensée straight, Paris, Balland, 2001, p. 76.
10 ibid, p. 54-55.
11 ibid, p. 76
12 ibid, p. 134
13 David Halperin, Saint Foucault, Paris, EPEL, 2000, p. 44.
14 Gayle S.Rubin, Judith Butler, Marché au sexe, Paris, Epel, 2001.
15 Linda HUTCHEON, A theory of parody : the teaching of twentieth-century
Art Forms, New-York, Methuen, 1985, pp. 2-7.
16 Judith BUTLER, Trouble dans le genre, op. cit., p. 261.
17 Elizabeth STUART, Gay and lesbian theologies, op. cit. p108.
18 Teresa DE LAURETIS, Théoriser dit-elle, intervention au colloque du MAGE
« psychanalyse du genre » du 28 juin 2005.
19 Gayle S. RUBIN, Judith BUTLER, Marché au sexe, Paris, EPEL, 2001, p.
19.
20 Judith Butler, La vie psychique du pouvoir, Paris, éditions Léo Scheer,
2002.
21 Beatriz Preciado, Manifeste contra sexuel, Balland, 2000.
22 Judith BUTLER, Faire et défaire le genre, intervention à l’université de
Paris X Nanterre le 25/04/04.
23 Judith Butler, Trouble dans le genre, op. cit., p. 265.
24 Judith BUTLER, Trouble dans le genre, op. cit., p. 275.
25 Jeune gay maniéré accentuant fortement ce genre. Snap fait référence au
claquement de doigts (snap fingers) qui ponctue la parole dans ce style.
26 Eve Kosofsky Sedgwick, Construire des significations queer, in Didier
Eribon, éd., Les études gay et lesbiennes, Paris, Editions du Centre Georges
Pompidou, 1997, p. 115.
27 Idem.
28 David Halperin, op. cit. note 4.
29 David Halperin, op. cit. note 4.
30 Judith BUTLER, Faire et défaire le genre, intervention à l’université de
Paris X Nanterre le 25/04/04, p. III.
31 ibid, p. X.
Commentaires
Ce fut effectivement ce que je cherchais, et je suis heureux de venir ici!
Don't know what is wrong what is rite but i know that every one has there own point of view and same goes to this one
Blogs are so informative where we get lots of information on any topic. Nice job keep it up!!
I learn much from your article. Life is a beautiful journey. Everyone can only live but once. Wise people knows that we should enjoy our life. We should care about everything around us. Clothes, foods, friends, families and everything. Come on, make a better world for you and for me. At the same time, I think my website is good as well
I learn much from your article. Life is a beautiful journey. Everyone can only live but once. Wise people knows that we should enjoy our life. We should care about everything around us. Clothes, foods, friends, families and everything. Come on, make a better world for you and for me. At the same time, I think my website is good as well