Contresens sur la loi de 1905
Par -- le vendredi 21 septembre 2007, 23:48 - Etudes post-coloniales - Lien permanent
Article paru en août 2006 sur le site du Mouvement des indigènes de la République.
Je suis croyant, d’une famille du christianisme - le protestantisme - dont
on sait qu’elle a sous la Troisième République participé à la mise en place de
la laïcité, de la séparation des églises et de l’Etat. Mais
aujourd’hui, je ne reconnais plus notre loi commune laïque.
L’Etat s’est plus qu’immiscé dans l’organisation d’une religion, avec la
création du Conseil français du culte musulman. Le bonapartisme de la méthode
Sarkozy saura se faire oublier si le résultat est durable. Mais parti sur sa
lancée, le gouvernement ne semble plus vouloir s’arrêter et, avec l’affaire du
foulard, a dérapé, transformant sans doute radicalement l’équilibre de la
laïcité en France. Avec quoi rompt définitivement la loi de 1905 ?
L’imaginaire collectif en a retenu que l’Etat ferait reculer les religions.
Bien, plus qu’elle les ferait reculer dans l’espace privé. Double erreur qui
confond les discours sur la réalité - de la gauche anti-religieuse - avec la
réalité, notamment juridique.
1905 marque la fin du processus, commencé avec l’Edit de Nantes, de rupture
avec l’Ancien Régime où l’Etat avait une religion : le catholicisme. Le
catholicisme religion d’Etat signifiait - on l’a oublié - jusqu’à la négation
de l’existence même des croyants des autres religions puisqu’ils n’avaient même
pas droit à l’Etat civil qui était tenu par... l’Eglise catholique. C’était
aussi - pour le protestantisme par exemple - la destruction des temples,
l’interdiction des cultes, la chasse aux pasteurs etc. 1905, c’est
définitivement le droit pour les autres religions d’exister en France, au moins
légalement (une loi ne suffit pas à changer des siècles de vision coloniale, y
compris de ses minorités intérieures). 1905 n’est pas un recul des
religions, mais au contraire la fin de l’obligation de se tenir en retrait pour
les religions non-catholiques.
1905 marque aussi la rupture avec le système qui fonctionnait depuis les
lois organiques napoléoniennes de 1805. On a retenu de ces textes que l’Etat
finançait les cultes. L’autre face, c’est le contrôle - par ce biais - de
l’Etat sur les religions. C’est d’ailleurs pour cela qu’une partie des
protestants - comme le père du géographe libertaire Elisé Reclus - préfèrèrent
se séparer des églises institutionnelles en créant des églises évangéliques
libres hors du financement et du contrôle de l’Etat. 1905, de ce point
de vu, ce n’est pas un recul des religions mais une rupture avec le contrôle
napoléonien, un recul du contrôle de l’Etat sur les religions. Donc de
l’Etat.
La deuxième erreur dans l’interprétation de la loi de 1905 est de
croire comme on l’entend souvent que cette loi renvoie le religieux dans le
domaine privé. Les fidèles du réveil musulman ne respecteraient pas la
laïcité parce leur religiosité serait visible dans l’espace public - notamment
l’école - et non repliée dans l’espace privé. Mais ceux qui leur reprochent
cela confondent deux choses. Le repli de la religiosité chrétienne dans la vie
privée n’est pas consécutif aux lois laïques. Leur promulgation se fait au
contraire au lendemain du « ralliement » à la République qui voit le
Vatican inciter les catholiques à se réinvestir dans la vie sociale et
politique et à la veille de l’explosion des mouvements d’action catholiques -
et de leurs équivalents protestants - qui interviennent dans le champs public
et feront même de la France 35 ans plus tard un nouveau « pays de
mission » avec la « Mission de France » et la Jeunesse ouvrière
chrétienne après 1945. La privatisation de la religion n’arrive que dans un
deuxième temps comme le résultat sociologique du déclin de ces mouvements -
comme de tous les grands mouvements militants et de toutes les grandes
structures d’encadrement - à partir des années 60.
La privatisation de la religion n’est d’ailleurs une bonne nouvelle
pour personne : la religion limitée à la prière et à la
spiritualité personnelle ont fait au contraire le lit du repli communautaire
chrétien conservateur et du nouveau moralisme si sensible sous Jean-Paul II. Au
contraire, l’intervention publique - via la Jeunesse ouvrière chrétienne,
l’Action catholique ouvrière etc. - participaient de la dynamique de changement
social et pas seulement en fournissant une grande partie de ses cadres à la
gauche et aux syndicats, jusqu’à la Confédération paysanne actuelle.
Le repli du religieux dans le privé est de l’ordre de l’évolution
sociologique, en rien de l’obligation légale. Nulle part dans la loi
de 1905 on ne peut lire que la séparation des églises et de l’Etat interdirait
la visibilité des religions dans l’espace public. Les tentatives - dans les
années qui ont suivi son adoption - d’interdire les processions catholiques
dans les rues ont échoué devant les juges administratifs. Les élèves ont
continué à porter médaille mariale et croix christiques. La messe était dite
pour cette interprétation de la loi - celle de Combes contre celle de Briand et
Jaurès - qui aurait voulu interdire l’espace public aux religions. Cette loi
pose la neutralité de l’Etat, de ses fonctionnaires, de ses bâtiments, de ses
responsables. Pas des citoyens, ni des usagers de l’Etat ou de l’école.
D’ailleurs, tout le progrès du droit depuis le début du siècle est
celui de la progression de la liberté d’expression dans l’espace
public. Que dit la déclaration universelle des droits de
l’homme ? Que dit la déclaration universelle des droits de l’enfant ?
Le respect de cette liberté d’expression y compris dans l’espace public. L’avis
du Conseil d’Etat sur le foulard qui réglait la question du foulard jusqu’à la
dernière loi ? Le foulard est en soi une expression de la religion que
l’école doit respecter. Ce qui est refusé, c’est le prosélytisme et le
non-respect du fonctionnement de l’école. L’ordre public objectif, basé sur des
faits et non l’ordre public moral basé sur des idées. Il faut oser le
dire : qu’on soit d’accord ou pas avec ce que cela signifie, c’est une
liberté fondamentale pour les individus reconnue par les grands textes
internationaux - y compris mineurs, y compris à l’école - de porter le foulard
car c’est une forme d’expression de leur religion. C’est la fameuse position de
Voltaire, base de toute vie démocratique : je peux ne pas être d’accord
avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le
dire.
Aujourd’hui, ce ne sont pas les musulmans qui ne respectent pas la
loi de 1905 mais l’Etat qui modifie l’équilibre juridique et sociétal qui s’est
imposé pendant un siècle. Aujourd’hui, c’est le gouvernement Villepin
à la suite du gouvernement Raffarin qui ne respecte pas l’esprit de 1905, dans
sa manière de créer et téléguider le CFCM, en multipliant des déclarations qui
sont des immixtions directes dans les débats internes aux religions, en créant
une fondation pour contrôler les fonds déstinés à construire des mosquées...
Quand Luc Ferry alors Ministre de l’éducation avance que le foulard est une
prescription pas plus importante pour les musulmans que de manger du poisson le
vendredi pour les chrétiens. Quand Nicolas Sarkozy donne des conseils aux
musulmans sur le type d’islam qu’ils devraient construire. On peut être
d’accord avec eux sur le fond. Mais ils sortent de leur rôle. Les imagine-t-on
conseillers aux catholiques de profiter du décès de Jean-Paul II pour
construire une église catholique plus libérale et plus respectueuse de
l’égalité homme-femme ? Se soucier de la formation des prêtres parce que
certains séminaires ont des dérives sectaires ?
Si, aujourd’hui il faut une loi, elle n’est pas celle qui fut votée
contre le foulard. Il faudrait une loi pour rappeler aux responsables
de l’Etat qu’ils n’ont pas à intervenir dans les affaires des religions, aux
préfets qu’ils n’ont pas à chanter dans les messes où ils se rendent, au
Premier Ministre qu’il n’a rien à faire à la béatification de Mère Térésa. Une
loi pour défendre une liberté fondamentale qui concerne aussi les lycéennes,
aussi les musulmans : la liberté de conscience religieuse et d’expression
de leur religion. Y compris dans l’espace public.
Il est temps de rompre avec la vision héritée des guerres de
religion. La rencontre dans l’espace public entre les croyants des
différentes religions, et avec les non-croyants, est le meilleur moyen de
lutter contre les stéréotypes, les racismes. Le meilleur moyen de grandir dans
le respect et la découverte de celui ou celle qui est autre. De lutter contre
les machines à simplisme et à panique que sont les fondamentalismes, de Bush à
Ben Laden. La rencontre des religions dans l’espace public est une occasion
pour en faire un lieu de question sur le sens de la vie, de l’amour, du
bonheur, de l’être et de l’avoir. Pour vivre ensemble, ne vivons plus
cachés.