Le droit ne suffit pas, il faut désirer nos désaccords.
Par -- le dimanche 18 novembre 2007, 20:34 - Etudes post-coloniales - Lien permanent
Un point de vue protestant sur la crise des caricatures. Paru sur Oumma.com le 10 février 2006.
Le débat sur les caricatures n’a-t-il pas cette violence en raison de notre
difficulté à faire la part des différents niveaux auquel il sollicite chacun de
nous ? Ne nous met-il pas dans cette gêne en raison de la difficulté que
nous avons à construire à la fois cette différenciation des niveaux, et à
trouver un espace public bienveillant où les rassembler et les articuler
?
Premier niveau, j’exprime d’abord un point de vue
personnel, de croyant ou de « non-croyant » qui n’a pas
moins de croyances. Pour ma part, je dirais par exemple comme protestant :
avec le bibliste et dessinateur Jean-Pierre Molina, s’appuyant sur la lecture
des exagérations des récits de l’Ancien testament et les paraboles de Jésus,
je pense qu’en théologie, la dérision peut-être une forme du respect et
la caricature l’opposé de l’idole. En effet, une image délibérément
déformée empêche de se prosterner devant elle. La caricature - quand elle est
réellement critique de la religion, et pas incitation à la haine de l’autre - a
un éminent intérêt : elle me rend sensible aux caricatures dans lesquels
j’enferme moi-même les choses auxquelles je crois - y compris si j’ai une
interdiction de les représenter - jusqu’à les transformer en idole. Du point de
vue de ma foi, j’ai besoin qu’on caricature, qu’on critique le Christ
qui guide ma vie, pour me garder de le transformer en idole et m’empêcher de me
transformer en idolâtre.
Mais j’exprime là un point de vue subjectif concernant ma foi personnelle.
Je ne peux pas dicter à un autre croyant - a fortiori d’une autre religion -
comment il traite cette question du point de vue de sa subjectivité. Cela ne
veut pas dire que le dialogue sur le sujet serait impossible. Je peux
passer du niveau personnel à celui du niveau inter-religieux : je
veux le comprendre pour faire évoluer ma vision de Dieu, du beau et du
juste ; j’exprime mon sentiment et je le mets à disposition du
dialogue.
Je peux alors poser une question commune. Par exemple : Dieu,
Jésus ou Mohamed sont-ils uniquement des figures de la subjectivité
privée ? Dieu n’a-t-il offert ces histoires qu’aux croyants et aux
administrations religieuses ? Ne les a-t-il pas offert au monde, au monde
entier, aux croyants comme aux bouffeurs de croyants ? Si Dieu les a
offert au monde, les croyants et les pouvoirs religieux ne sont pas
théologiquement légitimes à pouvoir définir quelle est la seule image autorisée
des personnages des traditions spirituelles. En les enfermant dans la
répétition à l’identique de la tradition, en les soumettant à leurs intérêts de
machines administratives, en les enfermant dans leurs imaginaires sociaux, les
rapports de classe ou leurs rapports de genre - ce qui est inévitable mais
c’est là que la critique est fructueuse - les croyants et les administrations
religieuses ne figent-ils pas en idoles Bouddha, Mahomet, Jésus ? J’ai la
conviction que si et qu’ils leurs font perdre tout caractère subversif.
Mais c’est là un débat de croyants. Les croyants vivent aussi - non de
manière clivée, mais avec des continuités et des contradictions qu’il faut
penser - sur un autre plan : celui de la politique. Je dois donc
passer au niveau public, qui a ses propres croyances. Dans un
régime démocratique, le principe général est que tout ce qui est dans l’espace
public peut-être soumis au débat. La décision publique, les valeurs de la
société, les actes et les opinions des acteurs publics sont soumis à un débat,
ils ne sont plus depuis les Lumières imposés par un état ou une administration
religieuse. Mohammed, Jésus, Bouddha ne sont pas seulement les figures
de nos croyances privées - à la limite cela arrangerait les laïcards les plus
féroces - ils sont aussi des personnages publics, ils inspirent des
raisonnements et des engagements publics. Il est difficile d’invoquer pour eux
dans le même temps le droit à l’espace public et l’exception quant au principe
démocratique de mise en débat qui le définit.
Il est vrai qu’il y a des exceptions à la mise en débat public. Il y a la
vie privée. Mais non seulement, comme on vient de le dire, les croyances
débordent du privé sur le public, mais on peut se demander dans quelle mesure,
un comportement exposé publiquement - mettre en scène sa vie de famille dans la
propagande politique, avoir une visibilité religieuse en public, etc. - ne doit
pas dès lors être soumis aux règles de l’espace public, donc du débat. Autre
exception au droit d’expression, les expressions racistes : elles ne sont
pas considérées comme des expressions mais comme étant en elles-mêmes des actes
de violences et pouvant entraîner des actes de violences. La législation sur
l’interdiction des propos sur la négation de la Shoah en est une variante,
condamnant une forme d’expression raciste qui avait trouvé une manière vicieuse
de contourner la loi. A la différence de l’équipe de Charlie-Hebdo et de
Caroline Fourest, je crois que l’islamophobie - cacher du racisme anti-arabe
sous une critique de la religion - existe, se développe. Les divers procès
gagnés par le MRAP montrent que la loi permet de réprimer, ce nouveau détour
raciste. La dernière plainte déposée par l’association permettra de dire si le
dessin sur « le prophète à la bombe dans le turban » est de l’ordre
du racisme ou de la critique de la religion. La frontière est parfois mince
entre les deux, la justice est là pour trancher, et nous avons le droit
d’ici-là d’en débattre dans la limite du respect des personnes, voir des
biens.
Mais le droit n’est pas la seule dimension de l’espace
public. On peut même penser qu’il serait dangereux de lui faire jouer
un autre rôle que celui de garde-fou, d’évitement du pire, et par exemple aller
plus loin aujourd’hui dans une limitation du droit de la presse et de la
liberté d’expression. Avec Judith Butler, je m’inquiète d’une volonté de
judiciariser, de modifier la loi pour condamner plus facilement qui, non
seulement ouvre la porte à tous les glissements, mais évite de s’interroger sur
l’ensemble des dimensions - par exemple, le racisme institutionnel - qui
offrent aux discours de haine leur efficacité, et je soutiens
l’invitation de la philosophe du queer à d’abord dévier politiquement les
injures. Il y a, non seulement un danger, mais aussi une certaine
facilité à toujours chercher les solutions dans de nouvelles lois, une manière
de s’exonérer de ses responsabilités de « société » - qu’il faut
défendre comme le disait Foucault.
Comme l’exprimait Tocqueville, une fois construit la démocratie comme
système de droit, il faut inventer les qualités - la vertu disait-on à l’époque
- qui en font une société et permettent par exemple de faire que la liberté ne
se transforme pas en guerre de tous contre tous. Cette vertu est à la fois une
culture - la culture démocratique - et un sentiment, une envie produite d’abord
par la société : vouloir vivre ensemble. Ce niveau - le dernier
niveau de notre raisonnement - du vouloir vivre ensemble est plus
délicat que les autres car il a la caractéristique de remettre
ensemble les niveaux jusque-là séparés : une fois dit le droit, nous avons
d’autant plus envie de vivre avec les autres, nous participerons d’autant plus
à la production de la culture démocratique, à l’amélioration du droit, que nous
n’avons pas à laisser au placard une part ou une autre de nous-mêmes, que nous
avons l’impression d’être accueillis - et non discriminés ou regardés de
travers - par les autres, que nous nous sentons en confiance et en
dialogue.
En ce sens, le problème des caricatures - en dehors des aspects de racisme
qui ne sont pas négligeables et qui seront à trancher par la justice - est
moins qu’elles existent, mais qu’elles restent trop seules dans le champs du
débat critique sur ce que les religions mettent dans le panier du débat public.
Les caricatures ne seraient-elles pas passées plus inaperçues, s’il existait un
continuum - et non un vide - critique entre ces dernières - qui sont produites
par des dessinateurs-locuteurs dans l’intention explicite de provoquer,
choquer, faire réagir, c’est leur vertu et leur limite - et les positions des
personnes très attachées - collées - aux figures caricaturées ? Les
réactions n’auraient-elles pas été moins vives s’il existait toute une palette
de positions critiques, des plus amicales aux plus vives ?
Nos désaccords ne seraient-il pas plus désirables s’il existait des
zones de confiance - l’expression est de Tariq Ramadan - un vouloir vivre
ensemble plus fraternel qui permettre à chacun de déplier ses différents
niveaux de raisonnement et de sentiment, devant les autres, y compris
ses sentiments de moquerie et inversement de blessure ou de colère, en se
sachant écouté et susceptible de se voir confié les mêmes sentiments - y
compris contradictoires - des autres ? Un espace public régit par le droit
de paraître et de se retirer où l’on peut poser - selon une figure du Nouveau
testament travaillée par le philosophe protestant Olivier Abel - la
question : « Qui dites-vous que je suis ? ».
La vertu nécessaire aujourd’hui pour notre vouloir vivre ensemble,
c’est - comme y appellent des intellectuels musulmans aussi différents
que Tariq Ramadan ou Rachid Benzine - celle de l’engagement à
rencontrer l’autre. Il est urgent que des personnes soucieuses de
confiance et de critique entrent en débat, que les croyants - mais aussi les
« non croyants » qui ne le sont pas tant que ça - dialoguent en
dehors des ronds de jambe de l’inter religieux institutionnel. Ne pas laisser
l’espace public uniquement rempli des positions guerrières c’est en même temps
construire - y compris pour une planète marquée à la fois par la proximité crée
par la mondialisation et la persistance de l’hétérogeneïté des valeurs - un
espace public plus égalitaire, moins monoculturel - et j’entend là aussi les
questions de genre et de classe - à la fois plus bienveillant et plus critique
pour la diversité. Constuire un vouloir vivre ensemble
suffisant pour désirer nos désaccords ; un espace public nous
permettant de soutenir nos désaccords, de construire - selon
l’expression d’Olivier Abel - des désaccords dont la formulation est acceptée
par tous, des désaccords représentatifs pour les comprendre et les résoudre ou
pas, mais les vivre ensemble pour différer chacun et différer ensemble.