Genres : Est-il possible de s’inventer ?
Par -- le dimanche 18 novembre 2007, 20:21 - Gender studies - Lien permanent
Politique de la "construction des sexes", petite présentation de Reich, Foucault, Halperin...
Extrait de Ecorev' n°4 du printemps 2001.
La question du rapport entre la "construction du sexe" et la politique a
longtemps constitué un point central dans de nombreuses théories, sociologiques
notamment. Les revendications alternatives des années 1960-1970 ont popularisé
de nombreux auteurs, parmi lesquels Reich, Marcuse, et "saint" Foucault
1.
Trente ans plus tard, comment s’interroger sur ce lien entre "sexualité" et
politique ? Stéphane Lavignotte dresse le constat de la réalité présente
de la réflexion critique sur la place du corps dans nos sociétés modernes. Les
élans prophétiques d’un Reich semblent loin, et les catégories de la sexualité
semblent s’installer durablement. Paradoxalement, on peut se demander si cela
n’ouvre pas de nouvelles possibilités collectives de construction de soi,
radicalement individuelles.
Les années 60-70 furent sans doute celles de la réflexion la plus intense
sur le rapport du corps - et notamment du sexe - avec la politique. Les années
80-90 ont semblé jouer un rôle ambigu. Les luttes pour la contraception et
l’IVG, pour la reconnaissance des couples homosexuels, la plus grande partie de
la lutte contre le SIDA, si elles étaient nécessaires, vitales, semblaient ne
remettre en cause qu’à la marge la domination sur les corps, et par là même
limiter leur propre efficacité. Pourtant une partie des activistes du Sida,
autour d’Act Up et du mouvement Queer ont continué la réflexion de Michel
Foucault dans un sens de changement radical qu’illustrent les ouvrages de David
Halperin. Les question du corps, de la sexualité et du politique rouvrent
entièrement l’interrogation sur l’identité, le soi et l’altérité.
Reich/Foucault : des bases à reprendre.
Reich et Foucault faisaient dans les années 60/80 partie du bagage du petit
militant alternatif moyen. On reconnaîtra avec Claude Guillon dans son Pour en
finir avec Reich 2 qu’il s’agissait d’un "reichisme"
qu’on ne lisait pas dans le texte, se contentant d’"un Reich en 42 leçons ou
cent fleurs et couronnes" et on s’excusera dans cet article de "vulgariser sec"
Reich et Foucault, encore plus sec que cela ne se faisait sans doute à
l’époque. Reich, élève de Freud, reproche à son maître de s’accommoder de la
société bourgeoise. Le Malaise dans la civilisation dont parle Freud est celui
d’une société qui a du sacrifier une grande partie de ses "bas instincts" pour
devenir civilisation et qui ressent un "malaise" car elle peut se demander si
cela en valait la peine. Freud pense que oui, mais Reich dénonce, lui, une
société qui réprime la vie sexuelle bien au-delà de tout impératif de
civilisation 3, au profit d’une société capitaliste
et autoritaire (réflexion que reprendra Herbert Marcuse dans Eros et
civilisation en 1963).
Militant social-démocrate en Autriche puis compagnon du Parti Communiste en
Allemagne au début des années 30, il décrit la cellule familiale comme un lieu
de répression de la sexualité, notamment celles de la femme et des enfants,
répression qui crée des névroses et construit une personnalité qui pourra
ensuite accepter - voir soutenir - tous les autoritarismes, ceux du patron, du
curé, du militaire, jusqu’au Führer 4.
La répression de la sexualité contient l’énergie sexuelle pour la canaliser
vers le travail nécessaire à la production capitaliste. S’attaquer à la
répression sexuelle et au capitalisme autoritaire sont un seul et même combat.
Refus du travail et libération sexuelle vont de pair.
Foucault dans le premier tome de son histoire de la sexualité 5 règle son compte à "l’hypothèse répressive" de Reich. Il montre
que, au contraire de ce que disait Reich, chacun/e est encouragé/e à exprimer
sa sexualité : une véritable "explosion discursive" a eu lieu lors des
trois derniers siècles. Du Concile de Latran en 1215, en passant par la
Contre-Réforme catholique au XVIIe siècle, le pouvoir ecclésiale encourage, sur
le mode de "l’aveu", à parler de plus en plus du sexe en accélérant les rythmes
de la confession. Inciter à en parler pour mieux donner le vocabulaire et les
catégories pour en parler, "mettre en discours le sexe", et donc en retour
canaliser, catégoriser, formater les comportements par un "savoir-pouvoir". Là,
où au Moyen Age, il y avait des comportements épars que chaque individu pouvait
de temps en temps pratiquer sans pour autant se résumer à cet acte, ce
processus aboutit à des catégories scientifiques qui enferment l’individu dans
la pratique exclusive de cet acte : "La sodomie - celle des anciens droits
civils ou canoniques - était un type d’actes interdits ; leur auteur n’en
était que le sujet juridique. L’homosexuel du XIXe est devenu un personnage".
Se créent ainsi des catégories : l’homosexuel, le zoophile, le pédophile
etc. Et l’hétérosexuel.
En d’autres temps, d’autres catégories ont existé. Dans Cent ans
d’homosexualité 6, David Halperin décrit le
dispositif sexuel chez les citoyens grecs à l’époque du Banquet de
Platon : ce dispositif voit un citoyen, dominant, être dans la position de
celui qui pénètre. La personne pénétrée est obligatoirement un/e dominé/e
(jeune homme, esclave, femme). Les deux catégories importantes dans le rapport
sexuelsont dominant (qui pénètre) et dominé/e (qui est pénétré). La catégorie
homme-femme (chez le/la pénétré/e), la catégorie homo-hétéro (le fait que le/la
pénétré/e et le pénétrant soit de même sexe) n’a pas importance.
En revanche il est mal vu qu’un pénétré soit un autre dominant. Le rapport
sexuel est d’abord un rapport hiérarchique. La démarche de Foucault suivi par
Halperin - appuyé par nombre d’exemples anthropologiques issus des sociétés
antiques, papous, indiennes, la société britannique jusqu’au XIXe siècle etc. -
permet de montrer que les catégories (hommes/femmes, homo/hétéro...) ne sont
pas naturelles mais construites socialement dans le temps, qu’elles ont une
historicité, qu’elles n’ont pas toujours existé, n’existeront pas toujours et
peuvent être changées. Halperin rejoint ainsi les féministes - auxquels il
reconnaît régulièrement sa dette - avec l’idée de Simone de Beauvoir qu’"on ne
naît pas femme, on le devient".
Illusoire libération ?
Pour autant, montrer que les catégories sont relatives n’implique pas qu’on
puisse les faire disparaître. Ainsi, quand on "gagne le droit" d’être
homosexuel, c’est le droit d’évoluer dans une catégorie construite, un cadre
imposé. Quand Foucault écrit que "le pouvoir est partout", il faut comprendre
comme l’explique David Halperin (1) que "le genre de pouvoir qui intéresse
Foucault, loin d’asservir ses objets, les construit comme des sujets dont il
préserve l’autonomie afin de les investir d’une manière plus totale.
Le pouvoir libéral ne se contente pas d’interdire ; il ne terrorise pas
directement, il normalise, "responsabilise", "discipline" (.) Selon Foucault,
les mouvements politiques de libération sexuelle ont été complices - et même
partie prenante - du régime moderne de la sexualité. La révolution sexuelle a
renforcé les pouvoirs politiques qu’elle se proposait de renverser.
Car l’effet de la libération sexuelle n’a pas été, ou pas seulement été, de
nous enjoindre de l’exprimer - librement bien sûr. On peut désormais choisir
plus facilement comment être libre sexuellement. Mais on ne peut pas choisir
aussi aisément (..) comment on distingue ce qui exprime la sexualité et ce qui
ne l’exprime pas - ni comment relier nos comportements sexuels, nos identités
personnelles, nos vies publiques et nos luttes politiques.
La libération sexuelle (...) nous assujettit à un mode particulier de
liberté et rend ainsi presque impensable tout autre forme de liberté (...), en
exigeant que nous soyons libres selon sa propre définition de la liberté". Le
piège semble imparable et interroge forcément sur le sens du PACS, de tout
mouvement de reconnaissance des gays et lesbiens, de la sexualité des
handicapé/es, etc. D’autant que la réflexion néo-foucaldienne ne permet pas le
retour à une illusion "libératrice" : chez Reich, ou avec le théologien et
psychanalyste allemand Eugen Drewermann 7, il
suffirait de supprimer la "répression" chez l’un, la "peur" chez l’autre pour
retrouver une sorte d’état de nature où le spontané resurgit et permet à
l’homme et à la femme d’être lui/elle-même, retour à la vieille "nature
humaine" qui opposa jusque dans les années 60 au sein de l’existentialisme
Mounier à Barthes et Sartre par exemple. Les néo-Foucaldiens comme Halperin
savent que toute sexualité est construite et que la question n’est pas
celle-là. Halperin montre comment outre-Atlantique, partant de ce piège
apparent, le mouvement Queer ("bizarre"), Act-Up ou les sections "gays et
lesbians studies" des universités d’outre-Atlantique ont tenté d’articuler une
pratique plus "subversive" que "révolutionnaire".
Fractionner jusqu’à l’individu
D. Halperin écrit que "Foucault aborde l’homosexualité comme une position
stratégique plutôt que comme une essence psychologique (qui) ouvre la
possibilité d’un gai savoir sans objets, d’études queers fondées non pas sur le
fait objectif de l’homosexualité (et par là même déjouant toute prétention à
une légitimité fondée sur un accès privilégié à la vérité) mais un processus
continu de connaissance de soi et de formation (...) Foucault ouvre également
la possibilité d’une politique Queer (...) ancrée dans les sables mouvants de
la non-identité, de la positionnalité, de la réversibilité discursive et de
l’invention collective de soi" (1). Ainsi le Frauifeste (ci-après) voit des
individus faire leur propre "mise en discours" de leur réalité, articulée avec
un "savoir pouvoir" qui permet de mettre en place un contre-dispositif de
construction des identités. Le texte n’affirme pas une essence bisexuelle mais,
à partir d’une position, prône une stratégie du fractionnement des catégories
qui commence par la bisexualité et la transsexualité (qui font exploser les
catégories hommes/femmes, homo/ hétéro en refusant la fixation fétichiste sur
une seule partie du corps déterminant toute l’identité) pour aller aussi loin
que possible, en affirmant que l’individu doit pouvoir s’inventer
lui-même.
Se référant encore à la Grèce antique, dans le tome 2 de son histoire de la
sexualité, Foucault parle des membres des classes supérieures qui pratiquent
des "arts de vivre", des "techniques de soi" transformateurs. Dans la société
contemporaine, il en voit des figues extrêmes dans le sado- masochisme. C’est
l’idée si fascinante et dérangeante de Foucault d’une "vie comme une oeuvre
d’art".
D. Halperin donne - avec une certaine force de conviction - un autre exemple
d’invention de soi à travers le succès des salles de gym et de musculation dans
la communauté gay ! L’enjeu final est donc celui-là : aller vers la
construction des identités sexuelles par les individus eux- mêmes, ou pour
reprendre le vocabulaire de l’écologie politique de Serge Moscovici, choisir la
nature humaine que nous voulons inventer. Contre le christianisme de
gouvernement du Concile de Latran en 1215 - donné par Foucault dans son travail
sur "l’examen des âmes et de l’aveu dans le christianisme primitif" comme
funeste origine à la construction des catégories actuelles - on revendiquera la
primitivité marginale de l’apôtre Paul qui annonce dans le Nouveau Testament
(Epître aux Galates 3,28) que la libération consiste à abandonner l’ancien
"pédagogue" des vieilles lois, et les catégories qui vont avec : "il n’y a
plus ni juif, ni grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni
homme ni femme".
Ajoutons, qu’il n’y a plus ni homo ni hétéro et prenons cette référence au
pied de la lettre d’une manière pas si hérétique que cela : abandon de
toutes les catégories qui enferment, libération consistant en une invention
collective de sa propre subjectivité, de sa propre identité, emmenant une
société où s’enrichissent les inter-subjectivités, où l’autre existe pour ce
qu’il est et non par une catégorie imposée, une autre vision des choses où il
m’intéresse pour son alterité radicale de toujours "tout autre". Dès à présent
tou/tes tellement singulier/ères qu’incomparables les un/es avec les autres,
atomisant les canons qui hiérarchisent et assignent au piédestal pour certains,
au rejet pour d’autres, au malaise pour la plupart.
Lire également : John Boswell, Christianisme, tolérance sociale et
homosexualité, Gallimard, 1985 (1ère éd. Chicago 1980)
Texte publié dans EcoRev’ no. 4
Notes
1 David Halperin, Saint Foucault, EPEL, 2000 (1ère
éd. 1995).
2 Claude Guillon, Pour en finir avec Reich,
Editions Archifol, 1978
3 Wilhelm Reich, La Révolution sexuelle, Christian
Bourgeois, 1982 (1ère éd. Vienne,1930).
4 Psychologie de masse du fascisme, Payot, 1972
(1ère éd. 1946, lors de son exil au Etats-Unis).
5 La volonté de savoir, Gallimard, 1994.
6 David Halperin, Cent ans d’homosexualité et
autres essais sur l’amour grec, EPEL, 2000 (1ère éd., Etats-Unis, 1990).
7 Eugen Drewermann, Sermons pour le temps Pascal,
Albin Michel, 1994.
Commentaires
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