Le mouvement œcuménique international est engagé, au moins depuis l’assemblée de Vancouver en 1983, sur les questions de sauvegarde de la création. Mais, précédemment, des protestants comme Jacques Ellul ou Denis De Rougemont avaient apporté une contribution importante à la naissance de l’écologie. Accompagnés d’autres personnalités protestantes – Edouard Kressmann, Théodore Monnod, Gérard Siegwalt, Michel Rodes…-, ils sont signataires en 1976 de l’appel qui donne naissance au premier mouvement écologiste européen, Ecoropa. En 1979, les Eglises protestantes d’Alsace Lorraine publient le texte précurseur « Nature menacée et responsabilité chrétienne », tandis que le Centre protestant d’études et de documentation ou des personnalités comme Olivier Abel se penchent régulièrement sur la question.
On pourrait discuter de ce qui nous a fait marquer le pas depuis et du faible relais des actions et positions du COE en la matière. Quel rôle joua l’ouvrage « L’agitation et le rire » publié en 1989 contre la démarche « paix, justice et sauvegarde de la création » du COE, et signé par quelques-uns des futurs « patrons » néo-luthériens de l’ERF ? L’écologie n’a-t-elle pas payé pour la théologie politique au moment de sa défaite face au courant néo-luthérien à la fin des années 80 dans le protestantisme « historique »?
Pourtant, la question de l’écologie semble à nouveau recevoir un écho dans le protestantisme. La sauvegarde de la planète constitue l’un des points importants portés par la Fédération protestante dans la campagne présidentielle. Les initiatives alsaciennes et européennes trouvent de nouveaux échos dans la France de l’intérieur (voir encadré page ?). Quelles bases théologiques pour cette action ? Reprenant une partie des réflexions des personnes déjà citées, se faisant écho des initiatives concrètes des églises en Europe ou dans le Sud, ce texte veut proposer quelques pistes.

Trois questions pour décroire au croître

Première question : Sommes-nous face à un monde désenchanté ou à de nouvelles idoles ?
La Modernité serait la sortie de l’hétéronomie, le passage à l’âge adulte de l’humanité, l’homme se soustrayant aux autorités «naturelles » de Dieu, du roi, du père. Mais les théoriciens de la décroissance, aujourd’hui Serge Latouche, hier Jacques Ellul, pointent que cela s’est fait au nom du progrès, de la science, de la rationalité dont ils estiment qu’ils sont devenus de nouvelles croyances, de nouvelles tutelles. Se portant en faux contre l’idée d’un désenchantement du monde, Jacques Ellul mettait en avant ces nouveaux mythes, ces nouvelles possessions, et en premier lieu la technique qui transforment notre monde en système technicien soumettant tout à la recherche de l’efficacité maximum. Pour Ellul, cette emprise technicienne a une conséquence lourde : la fermeture du monde. Dans cette fermeture, sont d’abord mis dehors ceux et ce qui ne peut pas rentrer dans la logique de la recherche de l’efficacité par tous les moyens : les non-employables et non-consommateurs (SDF, travailleurs pauvres…), les trop peu nombreux pour être une cible marketing (des maladies orphelines aux minorités de genre), la planète dans ce qu’elle a de non-exploitable (l’atmosphère).

Comme protestants, nous pouvons partager avec les incroyants de la décroissance le sentiment qu’il y a nécessité d’une « lame de fond d’incroyance envers les nouvelles idoles. C’est un geste récurrent de la Réforme. Refus des idoles catholiques par Luther, dénonciation de l’aliénation religieuse au XIXe siècle puis à la fin du XXe siècle par la théologie politique, dénonciation de l’idole de la révolution par Ellul puis par les néo-luthériens, ne sont finalement que la répétition avec une différence critique du geste anti-religieux (anti-loi) de Jésus. Mais pointe alors le syndrome de l’horreur du vide, qui va souvent avec celui des vases communicants.

Deuxième question : faut-il remplir par d’autres croyances la décroyance aux idoles de la technique et du développement ? Des croyances religieuses ? Une religion de la décroissance ? Des croyances religieuses plus fortes pour contrecarrer les croyances technologiques ?
On ne peut que prendre au sérieux l’appel de Martin Luther King dans sa prédication de 1954 « Redécouvrir des valeurs perdues ». Face à fuite en avant permanente dans la recherche de nouvelles techniques, il faisait remarquer que « le problème n’est pas tant que nous n’en savons pas assez mais plutôt que nous ne sommes pas assez bons. Le problème ne tient pas tant au fait que nous sommes à la traîne sur le plan scientifique, mais plutôt que nous le sommes sur le plan moral. Le problème majeur auquel doit faire face l’homme contemporain réside dans le fait que les moyens qui nous font vivre ont dépassé les raisons spirituelles qui leur donnent un sens. (…) Le vrai problème, c’est que la science a permis que le monde nous soit plus proche, mais que sur le plan moral et spirituel nous avons échoué à le rendre fraternel »3. Dans un texte de 1998, Olivier Abel reprend cette idée à l’occasion d’un texte où il défend l’idée d’un déclin nécessaire : « Nos sociétés européennes ont donné au monde une technique universellement imposable sans avoir su donner en même temps une morale de son emploi, de sa limitation4. ». Un constat que l’on peut aisément partager. Mais n’y a-t-il pas en même temps un risque que le toujours plus de technique et de puissance débouche sur toujours plus de moral et - se vivant comme un « encadrement » - entraîne toujours plus de fermeture du monde ? Les évangiles deviennent morale, une morale d’accompagnement et de contrainte.

Troisième question : Est-ce vraiment le rôle des évangiles ? Sinon, quels seraient leurs rôles ?

Jacques Ellul mettait en avant la mort du Christ sur la croix comme un moment de fermeture radicale du monde. Les autorités – religieuses et politiques – ont convergé avec le peuple et les « oppositions » au pouvoir (zélotes, pharisiens) pour aboutir à la mise à mort du Christ. La mort du messie n’a pas fait advenir le royaume pour autant. Et pourtant, c’est au moment où il meurt, au moment de cette fermeture radicale que le voile du temple se déchire, que la terre tremble. Le Christ est la brèche radicale qui au moment même de sa mort, avant même sa résurrection, fait brèche dans le monde qui se referme. A la suite d’Ellul, on peut appeler les chrétiens à être brèche, brèche qui empêche la fermeture permanente du monde, chose rendue possible parce que Jésus a ouvert cette brèche. Plutôt que de proposer des croyances pour remplir le vide de l’incroyance dans les idoles, plutôt qu’une morale d’accompagnement de la catastrophe ou de contrainte contre la catastrophe, ne faut-il pas en permanence poser la question du sens des choses ?

Quatre décroyances pour la décroissance
Sur quoi appuyer positivement cet appel à faire brèche ? Quelles questions de sens poser à nos contemporains ? Je proposerai quatre « décroyances » de longueur très inégales, qui n’ont pas vocation à épuiser la liste des questions.
Première décroyance : la « décroyance », première de ces idées en forme d’interrogations pour nos contemporains. Comme un e-courrier est un courrier électronique, des dé-croyances sont des croyances pour la dé-croissance. Ce sont des croyances pour nous aider à décroire dans les idoles du monde tout en évitant de donner naissance à une nouvelle religion, sans tomber dans de nouvelles idoles, quant bien même elles seraient d’origine évangélique. D’où le privatif que signifie également le « dé », comme dans décroissance. Ces décroyances répondent aux critères que met en avant Jacques Ellul pour une action chrétienne dans « Présence au monde moderne »5. Etre inassimilable, levain dans le pain (qu’Ellul voit comme explosif ), relativisant tous les absolus dans notre société. Défendre une éthique du temporaire, une réhabilitation de l’action de l’individu, mettre en avant la non-puissance, construire des styles de vie. Ces idées fortes sont par elles-mêmes des antidotes au risque de fossilisation en religion ou en sentiment de bonne conscience ou de possession de la vérité. Ce qui n’empêche pas la vigilance ! Ces idées s’intègrent dans le kérygme premier du chrétien : celui de la mort et de la résurrection comme réalité existentielle aujourd’hui. On n’est pas vivant puis mort dans ce monde, pour ensuite ressusciter dans un autre, pas plus qu’on ne serait hier pécheur et ensuite pur dans la rencontre avec Christ. Une vision existentielle de ces concepts invite à les vivre dans le même temps. Il ne s’agit pas de faire des purs d’un nouveau mode de vie décroissant qui se croiraient déjà ressuscités après la mort au monde matérialiste, mais des gens capable de vivre les contradictions qu’implique une réflexion sur les modes de vie. A la suite de Paul, nous pouvons interpeller nos contemporains – et nous interpeller d’abord nous-même : « Savez vous ce que vous faites » (1 corinthien 6,12-20) ? Pourquoi je le fais ? Quelles sont les conséquences de ce que je fais ? En quoi mes actions sont en contradiction, conflit, convergence avec autrui ? Qu’est-ce que je choisis de faire ? Si je n’arrive pas à le faire, comment ne pas être dans la culpabilité mais dans la réflexion sur cet écart avec ma volonté ? L’écart, le ratage, peut-il produire autre chose ?

Deuxième décroyance : décroire à la croissance
L’une des principale question de sens à poser aujourd’hui – en particulier en cette période pré-electorale où elle est brandie par la plupart des candidats comme la panacée universelle – me semble : pourquoi la croissance ? Dominique de Villepin dans sa conférence des vœux du 10 janvier 2006 s’en prenait avec véhémence aux déclinologues. Pourtant, la religion de la croissance n’est-elle pas pire que le déclin, et, de ce fait, ne vaudrait-il pas mieux choisir le déclin, entendu comme synonyme de la décroissance ? Je laisserais de côté les éléments environnementaux des limites écologiques à notre mode de vie que d’autres développeront dans ce dossier. Je ne reviendrai pas sur la fermeture du monde et la domination des idoles techniques. Je reprendrai deux termes d’Ellul pour qualifier la situation : trahison et déréliction. On n’a retenu de l’ouvrage d’Ellul La trahison de l’occident que sa défense de l’occident contre les critiques par le tiers-mondisme, que son attaque contre la gauche. Mais s’il défend l’occident, c’est d’abord pour dénoncer la trahison de l’occident par lui-même dans son abdication face à l’auto-accroissement de la logique technicienne et avec elle sa logique de géomètre et de technicien. Ce qui est trahi, c’est l’amour et la liberté du message des évangiles – pour lui véritable projet de l’occident. Ce message est trahi par la victoire du pain et des jeux romains sur le message chrétien : « si tu nourris véritablement, et durablement, alors tu es le bienfaiteur de l’humanité. Bien entendu, lorsque nous parlons du pain, c’est par la figure, car chacun le sait aujourd’hui, le pain quotidien, c’est l’automobile, la TV, le caviar à la portée de tous. Cela s’appelle élever le niveau de vie »6. Dans l’Espérance oubliée7, il emploie le mot très fort de déréliction. Il pointe que contrairement à l’idée que nous aurions d’un homme devenu majeur et rationnel, nous avons un homme occidental « toujours aussi naïf, aussi jobard, aussi prêt à croire tous les contes ». Mais les contes sont moins ceux de la religion que ceux de la technique, des mass média, des nouveaux mythes.

Troisième décroyance : le déclin.
Dans Réforme, en janvier 20068, Olivier Abel revenait sur ces déclarations de De Villepin sur le déclin, reprenant une réflexion déjà développée après un discours de Chirac du 14 juillet 19989 sur la France qui peut encore gagner. Si nous sommes en situation de trahison, de déréliction du fait de la course à la croissance et au niveau de vie, pourquoi ne pas au contraire choisir de décliner ? Olivier Abel écrit : « Aucun pays ne saurait être le plus fort pour toujours, ni gagner toujours sur tous les plans. Mieux vaux décliner résolument, délibérément, que de s’épuiser à se maintenir dans une course où nous ne sommes plus, où notre cœur n’est plus ». Il remarque qu’il n’y a plus l’envie de travailler – les gens se sont installés dans la RTT – ni de consommer. « Cette révolution discrète mais profonde prépare à terme un vrai bouleversement dans nos modes de vie ». Mais la fin de la croissance ne pose-t-elle pas un problème de justice social ? « Que voulez-vous, je ne sais pas faire de justice sans croissance » déclarait Michel Rocard. Pour Olivier Abel cela pose une vraie question. « L’humanité est-elle condamnée à une croissance illimitée pour réaliser la justice ? Comment donc penser une justice qui ne soit pas fondée sur le partage des fruits d’une croissance infinie, mais sur l’incorporation à tous les niveaux du sens des limites de la croissance et de la réorientation de nos activités à partir de cette limite, de ce sens des limites. ». On peut souligner que, dès les années 70, André Gorz, en pleine période de croissance, faisait remarquer que la croissance n’avait pas éliminé la grande pauvreté – ATD quart-monde est fondé en 1957 - et que la « redistribution » n’était finalement qu’une course sans fin vers de nouveaux besoins où les moins riches sont toujours en retard et en frustration vis-à-vis des plus riches. Si depuis les années 80, la croissance est moins socialement intégratrice, est-ce parce qu’elle est moins rapide – en moyenne, pas en valeur absolue – ou parce que la répartition de la valeur ajoutée entre profit et salaire s’est déplacée de 10 points au profit des premiers ? Ce qui est vrai dans les sociétés du Nord l’est encore plus pour le Sud. Olivier Abel écrivait en 1998 ce que les altermondialistes ont popularisé depuis : l’idée que « dans l’échange international tout le monde peut gagner » est une supercherie, en particulier pour les plus pauvres du sud. Au mieux – pour reprendre le titre de l’ouvrage de Majid Rahena - « la misère chasse la pauvreté »10.
En quoi finalement, la croissance a-t-elle à voir avec le bonheur ? Avec une vision fraternelle du progrès ? Olivier Abel propose que l’Europe se trouve « un autre moteur » que la richesse, la victoire, la gloire. Chercher un modèle de « société et de solidarité » plus réellement alternatif. Un modèle basé sur autre chose. Olivier Abel reprend une citation de Paul Ricoeur de 1951 qu’il apprécie particulièrement et cite régulièrement : « Une civilisation n’avance pas en bloc ou ne stagne pas à tous égards. Il y a en elle plusieurs lignes (…) La vague ne monte pas au même moment sur toutes les plages de la vie d’un peuple ». Pour Olivier Abel, il n’y a pas que le commerce et les armes, il y a le sport et les lettres, les arts et les sciences, la vie spirituelle et le théâtre politique et urbain. Il y a la courtoisie quotidienne et l’inventivité des formes de vie. En 1998, il citait également le rayonnement politique et juridique. Pourquoi ne pas investir plus tranquillement dans tout cela, mieux redistribuer ces biens-là, proposer d’autres formes d’accomplissement que la consommation ? N’est-ce pas là une question de rythme, de trouver ensemble un meilleur tempo ? « Ne faut-il pas décliner sur une plage pour s’élever sur une autre ? » En déclinant sur certains plans, on laisse « place à d’autres figures de soi », on en découvre et en laisse découvrir d’autres. Comme le souligne Olivier Abel en 1998, ce qui met d’abord en crise la francophonie, c’est que l’investissement dans le rayonnement culturel est contrecarré par le manque de sympathie envers la France, « une France impérieuse et maussade »11. Pourquoi ne pas offrir, comme le propose Olivier Abel, autre chose de nous-mêmes ? Dans un « savoir décliner » offrir « les germes d’une critique de la croissance » ?12 Dans cette façon de s’effacer, il y a pour Olivier Abel l’idée d’être un « bon joueur », laisser la place à l’autre dans l’avancée de l’histoire. Apprendre à décliner comme les grecs ou les égyptiens qui ont accepté de se fondre dans autre chose.
Je pense qu’accepter ce déclin où certains laissent la place à d’autres pourrait être aussi une proposition au sein de notre société. Les hommes acceptant de décliner au profit des femmes, les blancs aux profits des noirs et des personnes issues de l’immigration, l’ancienne bourgeoisie au profit des classes en ascension de la massification de l’éducation, les baby-boomers au profit des générations suivantes. Les grosses entreprises au profit des PME, l’énergie au profit de la nature, les routes au profit de la terre, etc. Quelle société se découvrirait alors ? Sous la croissance du matériel, quelle plage ?

Quatrième décroyance : la contemplation. Sortir de l’impérieux, savoir décliner, ce pourrait être comme l’évoque Olivier Abel, « recevoir sans plus rien donner, écouter simplement parce qu’on n’a plus besoin de faire ses preuves. Eh les français, que faites-vous désœuvrés, silencieux ? « Nous écoutons les autres et cela suffit à notre émotion », semblent-ils répondrent, plongés admiratifs dans les musiques du monde entier »13. Cette sorte de contemplation culturelle peut être la continuité d’une contemplation de la nature. La contemplation est ma troisième décroyance. Comment ne pas citer la première prédication d’Albert Schweitzer sur le respect de la vie prononcée le 16 février 1919 à Saint Nicolas ? Comme Martin Luther King 35 ans plus tard, il fait le constat, au lendemain d’un autre conflit militaire, d’une faillite de l’autorité de la morale chrétienne, qui n’était qu’une « morale apprise » car il lui manquait « l’étalon de l’éthique : le respect de la vie ». Un respect qui naît d’abord de la simple contemplation : celle d’hippopotames inutiles traversant devant la barque de Schweitzer le fleuve Ogooué, d’un savant observant la petitesse de la vie au microscope, d’un vieux paysan observant les bourgeons au printemps, d’un flocon tombé des espaces infinis dans la paume de notre main et qui fond le temps qu’on le regarde. Et il poursuit : « Qu’est-ce donc que la connaissance, la plus érudite comme la plus enfantine : respect de la vie, respect de l’insaisissable qui nous affronte dans l’univers et qui, comme nous, se différencie dans ses formes extérieures, mais qui par le dedans, est de la même essence que nous, si semblable à nous, si proche de nous. Qu’elles tombent les frontières qui nous rendaient étrangers et isolés au milieu d’autres êtres vivants 14». Il faut aller vers l’autre comme Abraham quitte tout sans savoir où il va. Jésus rencontre ses disciples en marche, dans la surprise des rencontres inattendues. Il appelle à voyager léger (Mtt 10,9) : ni or, ni argent, ni monnaie, ni sac, ni deux tuniques, ni sandales, ni bâton. La foi n’est pas un bagage mais un voyage15 pour passer les frontières qui nous rendaient isolés et étrangers au milieu des êtres vivants. Il n’est pas forcément besoin de prendre une voiture ou un avion. Cela peut être un voyage sur place. Vers ses voisins, a fortiori dans une société multiculturelle, dans une société où les identités de genres se multiplient. Un voyage vers soi-même : un mouvement de sortie des identités auxquelles on est assignées (cf. théorie queer), de sortie d’une humanité qui a répudié sa part de nature (cf. Serge Moscovici). La contemplation peut alors être un chemin de changement de soi, non pas dans l’illusion que nous pourrions devenir les purs ou parfaits d’une société valorisant les liens sur les biens, mais dans l’esprit du pêcheur/justifié qui s’interroge en permanence sur ce qu’il vit.

Trois pistes de démobilisation
Au nord comme au sud, des initiatives sont déjà prises pour engager les églises dans la défense de l’environnement, et peut-être au-delà pour un changement du monde. Ce sont ces réalités qui dessinent le mieux les pistes possibles de dé-mobilisation qui pourraient traduire concrètement ces décroyances.

Première piste : des « communauté pour ». Le mouvement de la décroissance met en avant le slogan « moins de biens, plus de liens ». Les religions ne peuvent qu’y voir un appel, elles qui mettent en avant si souvent l’étymologie possible de leur nom, le latin religere qui signifie relier. Que sont bien souvent les paroisses ? Des communautés communautariennes (avec des valeurs, du sens, une idée du bien) pas communautaristes (pas au service d’elles seules, pas contre les autres), des communautés au service de leur quartier, de leur ville, des plus faibles. Même quand elles ne le savent pas, elles promeuvent ainsi un autre ordre de valeurs – par exemple le don contre le mercantilisme – qui va dans le sens de la transformation de leur ville vers un mode de vie plus décroissant. Accroître cette singularité des paroisses pourrait permettre de dépasser l’impasse que vécut Tommy Fallot à la fin de sa vie. En 1890, le pasteur de La Chapelle du Nord – ancien poste de la Villette de la mission populaire dite Mac All - quitte son engagement parisien auprès des plus pauvres, en compagnonnage avec les socialistes et les féministes, épuisé par ses engagements, déçu de la difficulté à changer les choses. De son nouveau poste dans la Drôme, il écrit des lettres à ses amis laïcs pour leur expliquer que le monde va à la catastrophe et que là-bas, il construit le refuge nécessaire quand elle arrivera. Faire vivre des « communautés pour », c’est l’ambition de « rapatrier Tommy Fallot », c’est-à-dire tenir ensemble retrait (qui permet ressourcement, retour sur soi, soutien fraternel) et engagement ; défendre un retrait au cœur de la réalité pour la changer de l’intérieur, de notre intérieur, ce qu’Abdellali Hajjat appelle le « repli d’ouverture »16. Dans ces lieux relativement protégés, offrir un espace pour les exclus comme pour les inclus. Pour les bénévoles, les paroissiens, les « inclus » en recherche, pour y cultiver collectivement notre soi : parler de ce qui va et ne va pas, pouvoir s’ouvrir sur les facettes de notre identité pas toujours bien acceptées dans la société (travailler l’inclusivité, notamment vis-à-vis des personnes gays et lesbiennes), parler de la consommation et du travail comme on parle de l’alcool à la Croix Bleue, de notre consommation quotidienne, de notre civilité. Et imaginer des pistes pour changer, essayer des styles de vie, des performances différentes de nos humanités, comme on s’essaye à un instrument ou on essaye un vêtement. Pour les personnes accueillies – SDF, Rmistes, demandeurs d’asile…– se développent déjà souvent dans les lieux paroissiaux – parce que nous savons que ce n’est pas nous qui sauvons – un accompagnement dans le temps, dans la parole, qui permet aux gens de souffler, de prendre le temps de s’ennuyer pour avoir l’envie de reprendre l’initiative, de s’y recomposer une image d’eux-mêmes, un discours sur soi, qui tranche avec la volonté d’efficacité, d’insertion – par ailleurs nécessaire – des structures classiques. L’engagement dans la solidarité interculturelle est une autre piste à développer : perdre du temps pour découvrir l’autre, différent, pour la contemplation de la diversité culturelle qui nous entoure.

Deuxième piste : des « communautés durables ». Dans le reste de l’Europe et dans les pays du sud, les églises mènent diverses actions pour des « communautés durables », le terme étant vu par le COE à la fois comme une critique du développement durable – ne pas dissocier les questions de justice sociales, sociétales et celles d’environnement – et un appel aux communautés locales. Comment mettre en pratique concrètement, des actions et des choix visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre, les consommations d’énergie et les transports inutiles ? Au niveau d’une paroisse ou d’un consistoire, cela peut consister (comme cela est devenu courant en Allemagne), en un bilan énergétique des églises – bâtiment mais aussi transports – et mettre en place des actions de réduction : isolation, usages d’énergie renouvelable, mise en place d’un plan de transport pour organiser le co-voiturage par exemple le dimanche matin, fournir un vélo de fonction – ou au moins un véhicule GPL ! – plutôt qu’une voiture diesel au pasteur... En Tanzanie, une telle démarche a été réalisée par les églises pour économiser l’eau. En Hollande, des églises accompagnent leurs paroissiens pour les aider à réduire de 3% par an leurs émissions de gaz carbonique liés aux transports. Les finances commencent à être dans les églises l’occasion d’un investissement responsable. Le fond d’investissement œcuménique Oïkocredit, par exemple, finance le micro-crédit dans les pays du sud et le commerce équitable. Ses projets sont tenus de respecter des critères environnementaux. En Suède, les églises ont acheté des parcelles de forêt et les font exploiter de manière responsable. Les églises peuvent accueillir ou participer au lancement – et certaines le font comme Le Bouclier à Strasbourg ou La Maison Verte à Paris – d’AMAP (Association pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne), de jardins de Cocagne (qui y ajoutent une dimension d’insertion), à la relance de jardins collectifs dans les quartiers (initiative où Jean-Pierre Cavalier fut précurseur à la Mission populaire de Marseille). Les églises peuvent y apporter une réflexion pour l’articulation avec les questions d’exclusion sociale (pas de paniers bios sans repas hebdomadaire avec les SDF !), partir de ces approches de consommation pour enclencher une réflexion plus globale sur les modes de vie…

Troisième piste : des « communautés de parole ». En partant de ces pratiques concrètes peut se construire une parole, qui à son tour – dans l’esprit de l’aller retour entre théorie et pratique de la théologie de la libération – change les pratique. L’intérêt pour les questions environnementales peut se traduire liturgiquement, sans pour autant céder à un quelconque culte de la terre-mère. L’ECEN (European Christian Environnemental Network) a mis en place un « temps de la création » qui s’ouvre le 1er septembre par un « jour de la création » et se termine le deuxième dimanche d’octobre, rythmé en son milieu par le 4 octobre, jour de Saint François d’Assise (voir encadré). Au Zimbabwe, les églises ont intégré trois moments de plantation d’arbre dans leur liturgie annuelle. Parole d’évangile, cela peut-être aussi la source d’une parole publique et politique des églises nationales et locales. Pour cela, il faut assumer de vivre nos actions concrètes comme des actions « politiques » : à la manière dont les sans-papiers ou les chômeurs occupent un lieu, nous occupons la vie. Nos pratiques n’ont pas l’obligation d’être cachées – personne n’allume une lampe pour la mettre sous le boisseau ! –, elles peuvent s’accompagner de débats publics, d’alliances avec des acteurs de la société civile, de l’expression d’exigences envers les pouvoirs publics, de participation à des coordinations internationale (ECEN). Aux Philippines, les églises participent à des campagnes d’éducation et de mobilisation contre la déforestation. Au Japon, une marche interreligieuse a eu lieu lors du somment de Kyoto en 1997. Lors de la conférence de Buenos Aires sur le climat en 1998, un service œcuménique a été organisé. Au Canada, les églises se sont engagées contre les déchets nucléaires. Le patriarcat œcuménique de Constantinople a développé des programmes d’éducation sur les questions environnementales, notamment autour de la pollution de la mer noire.

Communauté pour, communautés durables, communauté de paroles, trois pistes composées de multiples petits chemins qui se dessinent déjà dans nos réalités ecclésiales. N’y a t il pas là des chemins pour vivre et proclamer l’Evangile, actualiser dans nos vies l’événement Christ, et préparer les chemins de son Royaume, ou – au moins – en être paraboles dans ce monde ?

Encadré 1

Vers un réseau français des protestants pour la création ?
Depuis 1997 - reprenant une initiative des églises suisses lancée en 1993 - le Conseil Oecuménique des Eglises (COE) invite les communautés locales à vivre entre le 1er septembre et le 4 octobre un "temps pour la création". Pour les Eglises orthodoxes, le 1er septembre est en effet la journée de la Création, tandis que l'Eglise catholique romaine commémore, le 4 octobre, l'anniversaire de François d'Assise. L'association œcuménique suisse « oeku Eglise et environnement » - dans le cadre de la décennie contre la violence - proposait plus particulièrement pour 2006 le thème de la gestion écologique du temps ("Temps gagné - tant perdu") afin de réfléchir sur nos propres rythmes et ceux de la nature. Cette initiative est relayée depuis plusieurs années par le groupe « Paix, justice et sauvegarde de la création » d’Alsace Moselle, à l’origine d’un colloque en octobre 1985. Le travail est déjà largement entamé par ce groupe : travail sur une méthodologie pour la mise en œuvre des bilans énergétiques, recherche de lieux pilotes (plusieurs lieux en création ont déjà intégré ces préoccupations comme à Mulhouse et Lyon), relais des liturgies déjà existantes et création d’un canevas liturgique, création d’une liste de personnes ressources au niveau régional pour faciliter l’organisation de débats complétant les Fêtes des récoltes existant déjà dans les paroisses rurales, contacts aves les centres de documentation protestants et catholiques pour constituer une base documentaire des ouvrages disponibles sur le sujet création-environnement avec une orientation notamment catéchétique. A l’été 2006, des pasteurEs proposantEs de l'ERF, de l’EELF et de la MPEF17, travaillant avec Olivier Abel, ont lancé un appel pour que le « temps de la création » soit enfin relayé dans la « France de l’intérieur ». Au 1er octobre 2006, des initiatives ont eu lieu pour la première fois dans 17 paroisses. Au-delà, l’objectif est que naisse en France un réseau sur ces questions, une plateforme d'échanges et de renseignement au service de toute personne sensible à la thématique du respect de l'environnement dans une perspective de théologie protestante. A l’image de ce qui se fait déjà en Alsace, il s'agit d'articuler les éléments très pratiques (ex. un chauffe-eau solaire, est-ce intéressant pour une paroisse ? Comment intégrer la dimension écologique dans la rénovation d’un temple ?) et la réflexion de fond. Cela en lien avec les personnes et organismes travaillant déjà sur ces thématiques : principalement ECEN (European Christian Environmental Network, lié au COE), le groupe JPSC d'Alsace-lorraine, la FPF (commission église et société et oecuménisme), le réseau « Paix, environnement et modes de vie » lié aux catholiques de Pax Christi, les églises suisses protestantes, les responsables de ces questions dans les différentes églises de la FPF ou non (l'international de l'ERF), mais aussi les associations environnementales chrétiennes existant déjà (A rocha par exemple)…

http://blog.bibleetcreation.com/

JPSC Alsace-Moselle: Julien N. Petit <penage@free.fr>

Réseau protestantisme et écologie « de l’intérieur » : Magali Girard <girard.magali@neuf.fr> ou Marianne Guéroult <marianne_gueroult@yahoo.fr>


Encadré 2

La fin du pétrole, une thématique tardive
Qu’est-ce qui menace la planète ? Si aujourd’hui la question de l’énergie – la surabondance de gaz carbonique liée à une surconsommation d’un pétrole menacé de son côté de pénurie – semble première, un regard sur 60 ans d’inquiétudes pour l’avenir de la Terre montre que ce thème émerge tardivement. Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, la fin du monde a pour figure la bombe atomique qui vient d’exploser à Hiroshima. Albert Camus écrit ainsi dans Combat le 8 août 1945 : « la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie (…) On ne respirait pas facilement dans un monde torturé. Voici qu’une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d’être définitive ». Au début des années 60, plusieurs appels internationaux insistent sur les menaces sur la biodiversité, même si le terme n’est pas encore employé. En avril 1961 au Nord, l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) lance le manifeste de Norges. Mais dès l’émergence d’un espace public mondial sur les questions d’environnement, le Sud prend la parole : plusieurs dirigeants de la Tanzanie publient cette même année le Manifeste d’Arusha, rejoints en septembre 1963 par plusieurs dirigeants Kényan avec l’Appel de Nairobi. En 1963, résultat de la première mobilisation écologiste grand public, est créé le parc de la Vanoise sur l’ancienne réserve royale du « Grand paradis » fondée par Victor Emmanuel II en 1856. En 1967, a lieu la première grande catastrophe pétrolière avec le naufrage du Torrey Canyon : le pétrole vient de faire son entrée dans le débat public sur l’environnement, par la menace que représente pour la faune et la flore sa surabondance. Dès septembre 1968 apparaissent de concert les questions de pollution, de rupture des équilibres écologiques et de la pénurie des ressources naturelles. Mais d’une manière qui peut aujourd’hui nous paraître exotique. L’Unesco réunit le 13 septembre 1968 à Paris une réunion d’experts s’inquiétant des menaces que fait porter la pollution sur la « biosphère (…) cette mince écorce, interface de l’atmosphère, de l’hydrosphère et de la lithosphère où la vie et ses produits se manifestent ».
La question de l’épuisement des ressources arrive réellement sur le devant de la scène au début des années 70. Elle est évoquée en même temps que la pollution lors de la conférence européenne sur la conservation de la nature organisée par le Conseil de l’Europe en février 1970 ; dans le Message de Mentoré signé par 220 écologistes et scientifiques sous l’égide de l’Unesco en juillet 1971 ; lors du 3e congrès international du WWF en octobre 1973. A noter que dès son deuxième congrès en 1970, le WWF vote une résolution sur la responsabilité des églises. Mais le tournant a réellement lieu en 1972 avec le 1er rapport du Club de Rome – « Halte à la croissance ? » : extrapolant à partir de l’augmentation des consommations de ressources, les experts pointent le risque de pénurie à brève échéance. A l’époque pourtant, la raréfaction du pétrole inquiète moins que celles de l’eau, de l’air et que l’épuisement des sols agricoles. On fait moins porter la responsabilité de cette menace sur la consommation (du Nord) que sur l’accroissement de la population mondiale (surtout au Sud). En 1971, la mobilisation contre la centrale de Fessenheim en Alsace donne naissance au mouvement antinucléaire. La même année, est créé en France le Ministère de l’environnement et en 1973 le Programme des Nations Unies sur l’environnement. L’ONU prend alors le relais de l’Unesco. Même si cette menace est mise en avant dès 1972 par René Dubos et Barbara Ward dans « Nous n’avons qu’une seule terre » et si le terme de « développement durable » est créé dès 1980 par le WWF et l’UICN, il faut attendre 1987 pour que la question de l’effet de serre s’impose dans le débat à la suite du rapport Bruntland. En 1992, a lieu le sommet de Rio. A partir de ce moment, le thème de l’effet de serre écrase dans le débat public toutes les autres questions écologiques.
Il faut attendre ces dernières années – moins de deux ans ? – pour voir ressurgir la question de l’épuisement des ressources avec l’augmentation des prix du pétrole et le succès de la thématique du très pédagogique « Pic de Hubbert », du nom du géologue qui dans les années 50 a mis au point les calculs sur l’épuisement des ressources en pétrole. Pourquoi le retour de ce thème de l’épuisement des ressources ? Est-ce parce que la menace s’approche cette fois sérieusement ? Est-ce seulement le parapluie « technique » qui permet de développer la thématique de la décroissance, accroche polémique contre une notion de développement durable ayant perdu tout tranchant par sa généralisation abusive ? Est-ce la volonté stratégique plus ou moins consciente d’un certain nombre d’acteur pour faire montrer d’un cran une logique catastrophiste qui jusque-là a eu pourtant peu d’effet sur les comportements et les politiques publiques ? Jean-Pierre Dupuy dans le « Catastrophisme éclairé » défend l’idée selon laquelle il faut que nous soyons assurés du caractère inéluctable d’une catastrophe pour en prendre conscience et avoir une chance de l’éviter. Jacques Ellul défendait une idée similaire dans « L’espérance oubliée ». Alors que l’espoir d’une solution est un piège qui nous rend inactif, l’espérance est « la passion de l’impossible » : quand on est vraiment dos au mur et que seule une « décision extrinsèque peut tout transformer », nous sommes près alors à toutes les provocations envers Dieu pour qu’il intervienne.

1 Ce texte reprend à la fois mon intervention à l’ERP sur le pétrole et celle faite le jeudi 23 mars 2006 à Strasbourg à la paroisse du Bouclier dans le cadre des conférences de Carême.
3 « Du spirituel dans la décroissance ? », La Décroissance n°30, février 2006, p. 14-15
4 Martin Luther King, Minuit quelqu’un frappe à la porte, Paris, Bayard, 2000, p. 27.
5 Olivier Abel, Eloge du déclin consenti, in Olivier Abel, De l’amour des ennemis, Albin Michel, Paris, 2002, p. 130.
6 Jacques Ellul, Présence au monde moderne, Presses bibliques universitaires, Lausanne, 1988.
7 Jacques, Ellul, La trahison de l’occident, Princi Negue, Pau, 2003.
8 Jacques Ellul, L’Espérance oubliée, Paris, La Table Ronde, 2004.
9 Olivier Abel, La puissance du déclin, Réforme, n°3160, 26 janvier 2006, p. 14.
10 Olivier Abel, Eloge du déclin consenti, in Olivier Abel, De l’amour des ennemis, Albin Michel, Paris, 2002, p. 129-131.
11 Majid Rahena, Quand la misère chasse la pauvreté, Actes Sud, Arles, 2003.
12 ibid. , p. 129.
13 ibid. , p. 131.
14 ibid. , p. 130.
15 Albert Schweitzer, Vivre, Albin Michel, Paris, 1970, p. 170.
16 « Du spirituel dans la décroissance ? », op. cit., voir ce que dit Jacques Gaillot dans ce débat.
17 Abdellali Hajjat, Immigration postcoloniale, paris, L’harmattan, 2005
18 Magali Girard, Marianne Gueroult, Nicola Kontzi, Stéphane Lavignotte, Nina Liberman, Robin Sautter.